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« Souvent je me demande, moi, pour voir, qui je suis - et qui je suis au moment où, surpris nu, en silence, par le regard d'un animal, par exemple les yeux d'un chat, j'ai du mal, oui, du mal à surmonter une gêne. »
Jacques Derrida, "L'Animal que donc je suis", Paris, Galilée, 2006.




Une poupée de tissu rose, flétrie comme un vieux, dans une layette bleue, un pot de bébé en plastique, rose lui aussi, marouflé de dentelle blanche. Deux objets disposés, face à face, sur un plan horizontal laqué vert hôpital et délimité par des barreaux de pin clair. L'ensemble flotte dans un halo de lumière crue sur fond d'obscurité.

Agon
L'installation Résidence, pour emprunter au parc d'enfant, n'en ressemble pas moins à un ring. Et d'abord par cette mise en scène « spectaculaire », cette suspension au coeur de la lumière.
D'ailleurs, l'imminence d'un combat est accrédité par l'installation de multiples manières. Il y a une tension des regards, chargés de méfiance (presque de dégoût chez la poupée), organisée et emphatisée par la disposition étroite de la table, les perspectives canalisées par la rambarde, le face à face des objets -le tête à tête des figures devrait-on dire. Dans un espace si consciencieusement structuré, les « regards » se répondent et se relancent perpétuellement, comme la balle au tennis : le spectateur assiste en arbitre au dialogue des sourds, louchant de droite à gauche et de gauche à droite.

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Analogon
Cette construction n'est pas sans être paradoxale, parce qu'en réalité les figures s'équivalent. Leur ambiguïté réciproque (poupée vieillie / pot connoté dentelle) les réunit sur le plan de la signification. L'hybridité des objets, par delà l'opposition des formes, renvoie au même message fondamental : infantilisation ou régression du grand âge, un peu comme si la boucle se bouclait. Il y aurait beaucoup à dire sur ce constat de l'infantilisation, ferment intellectuel de l'installation. Le site « Résidence », qui a tenu la chronique des échanges et de la maturation du projet chez les plasticiens, en apporte divers témoignages et développements. Un texte en est issu qui, joint à l'installation et accroché au bois de la barrière comme la feuille de soin au lit du malade, sature cette dimension signifiante de Résidence.

Restons-en donc ici à la mise en espace des objets, à l'identité des figures. Ce que voit la poupée face à elle, dans le pot, c'est finalement sa propre image, ses propres attributs, son double. C'est son reflet dans le miroir. Le paradoxe évoqué plus haut se résorbe ici. Le face à face s'avère en réalité une construction spéculaire ; c'est lui qui prend en charge la métaphore de la glace, et toute la charge analytique qu'elle emporte. Le miroir, absent de l'installation, est présent conceptuellement, dans l'affrontement.

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Si la poupée jette un œil torve sur le pot, c'est parce qu'elle devine l'égalité des figures. Et dans cette découverte, pressent qu'on n'a pas de pire ennemi que soi-même[1]. Il est vrai, l'image de nous-même nous limite, elle nous enclôt dans une maille de signes, supposés révélateurs ou identitaires. A mon reflet, à mon image, à mon double, accablants, je ne peux rien opposer ; je ne suis que ce qu'ils désignent. Rien de mouvant, de changeant, rien de fantasmé, rien de secret : la plate couture des signes ' dans Résidence le malaise est porté à son comble puisque le reflet du visage est un pot, réification la plus abjecte qui se puisse concevoir.

Assez curieusement, c'est en annexant les connotations affectées à la vieillesse (supposée être le temps de la conscience rétrospective), que Résidence accède à son plein régime et résonne hors de son cadre d'exposition : la mise en tension des regards de l'être et de son double n'est pas autre chose qu'une interrogation sur l'identité (sur ses cristaux comme sur ses trous noirs).

Lamaur Bertrand (janvier 2007)

Notes

[1] L'installation aurait pu s'intituler Volte/face, pour reprendre le titre d'un film dont l'objet est précisément une réflexion sur l'étrangeté et la détestation des identités ; John Woo a fait de son cinéma une réflexion polyphonique sur le double faux.