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L'entrée dans la vieillesse est difficile à déterminer biologiquement.
Comme tous les signes de santé sont présents dans le corps de la personne âgée en bonne santé, et comme les variations individuelles sont considérables, on peut dire qu'il n'existe pas de critère objectif (en tout cas pas l'âge), pour déterminer quand est-ce qu'on devient vieux.

Le groupe des « vieux » en tant qu'entité sociale est une construction culturelle récente. Cela ne veut pas dire qu'il n'existait pas de vieux avant (je reviendrai sur cet avant), mais simplement que les vieux ne formaient pas un groupe homogène dans la société, bénéficiant d'un traitement spécifique. On entrait dans l'âge adulte avec le travail, on en sortait avec la mort.

Les vieux, en tant que groupe et que « problème », apparaissent dans la seconde moitié du XXe siècle avec la diffusion des systèmes de retraite.
D'un point de vu médical, le terme de gérontologie n'apparaît qu'en 1950 et celui de gériatrie en 1961 (ces deux termes apparaissent donc, et ce n'est pas un hasard, dans le contexte du modernisme et de son culte de la jeunesse).

En somme, lorsque nous parlons aujourd'hui de la vieillesse, nous le faisons à partir d'une situation très jeune, qui a à peine un soixantaine d'années, et qui connaît peu d'équivalent dans le temps et dans l'espace.

Je voudrais, par un bref parcours dans l'espace et le temps, essayer de révéler, par contraste avec les autres situations, ce que pourraient être les caractéristiques propres à la situation contemporaine occidentale.

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La première singularité de la vieillesse telle que nous la connaissons aujourd'hui est de s'inscrire dans une société de l'écrit.

La chose est bien connue, dans une culture orale, un ancien possède le rôle, mais aussi les moyens d'une « bibliothèque vivante ». Ainsi sa mémoire, ses souvenirs, en même temps qu'individuels sont toujours collectifs ; et encore le terme de « bibliothèque » rend-il mal compte de ce rôle puisqu'il tend à faire des vieux des spécialistes du passé, des espèces d'historiens pour société orale. Or de fait, il faudrait plutôt considérer cette obligation mémorielle comme un ancrage dans le présent. Pour prendre un exemple parmi mille, un ancien peut être convoqué dans une situation de conflit pour témoigner d'une éventuelle jurisprudence concernant un cas similaire. Ce qui nous rappelle que la mémoire joue aussi une fonction pragmatique dans une société, un rôle omniprésent mais devenu invisible pour nous tant l'usage de l'écrit est devenu naturel.

Ce rôle mémoriel donne aux personnes âgées une importance, et un pouvoir considérable, qui est parfois mal vécu par les autres franges de la population. L'anthropologue Louis-Vincent Thomas note en Afrique les différentes stratégies d'idéalisation de la vieillesse, qui légitiment et rendent plus acceptable le pouvoir des anciens. On dira ainsi de tel vieux qu'il « médite » plutôt qu'il « somnole »...

Cette survalorisation de la vieillesse que l'on repère dans des cultures orales, cette forme de mémoire vivante, n'a plus sa place dans une société basée sur l'écrit. Ce changement de paradigme est à coup sûr un bouleversement majeur pour l'inscription des vieux dans la société.

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Le deuxième élément qui m'apparaît comme prédominant, est le facteur démographique.
On sait qu'aujourd'hui les vieux représentent 15% de la population, et que ce chiffre va augmenter dans les prochaines années. Une proportion considérable qui contraste fortement avec des sociétés où l'espérance de vie et faible et où la vieillesse est perçue avec raison comme une rareté.

Ainsi, pour le domaine asiatique, Condominas note que dans les sociétés où les vieux sont rares, ceux-ci sont entourés d'affection, en partie parce qu'ils sont la fierté d'un groupe qui a réussi à les accompagner jusqu'à cet âge-là... En Occident, l'augmentation de l'espérance de vie enlève à la vieillesse son caractère exceptionnel

Cela dit, on aurait tort de croire que cette configuration est nouvelle et strictement liée au progrès de la médicalisation, car, une fois au moins, l'Occident à déjà connu cette situation. Au titre du comparatisme, il vaut sûrement de se pencher sur une situation qui présente quelques similitudes avec la nôtre.

Le tournant a lieu au XIVe siècle : après deux siècles de croissance démographique forte et donc une population globalement jeune, survient l'événement : 1348, la grande peste arrive à Marseille et redistribue les cartes.

Son impact, associé à celui de la guerre, fut énorme : près de la moitié de la population européenne fut emportée. Avec une particularité qui nous intéresse ici, puisque c'est la jeunesse qui fut la première victime de ces deux fléaux. L'espérance de vie chute au XVe siècle et se stabilise vers 35 ans. Un chiffre fondamental mais trompeur, car passés les périls de la mortalité infantile et juvénile, un homme, une fois adulte, avait toutes les chances de vivre vieux. Ce qui fait qu'au XVe siècle, comme aujourd'hui, la proportion des vieux dans la population était de 15 %.

Ce bouleversement eut comme phénomène collatéral une concentration des richesses chez les survivants, et par là une augmentation des inégalités sociales. Chose notable, ce phénomène a eu une dimension fortement sexuée, et ce, dans un sens opposé à la situation actuelle : la vieillesse est alors essentiellement masculine (les femmes meurent souvent lors des accouchements), résultat, dans un contexte de forte pression économique, de très jeunes femmes doivent se marier à de vieux hommes. Il en résulte un conflit de génération particulièrement violent, dont la littérature satyrique s'est largement inspirée (histoires de vieux cocus etc.) et qui se traduisit concrètement par des formes d'exclusion très rudes vis-à-vis des personnes âgées.

Si on force le parallèle entre les deux situations, trois points communs se dégagent :
L'importance démographique, le pouvoir économique (bien qu'inégalement partagé, depuis les années 80 le pouvoir d'achat des retraités dépasse celui des moins de 40 ans), et l'exclusion. On peut dès lors se demander si le troisième phénomène ne serait pas en partie lié à la conjonction des deux précédents...

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On a pour l'instant mis l'accent sur ce qui réunissait le XIVe siècle et la situation contemporaine, mais cet effort ne doit pas cacher la singularité du statut actuel des vieux. Je pense notamment au contraste entre d'une part l'énergie que l'on consacre pour maintenir leur corps en vie et d'autre part le peu de moyens que l'on se donne (tant au niveau individuel que collectif) pour améliorer leur vie intérieure, sensible, morale, sentimentale.

Au XIVe siècle, la vieillesse n'était pas un problème médical : les traités sur la vieillesses sont le plus souvent des consolations qui ressemblent plus à des guides de conduite qu'à des traités des médecine. Le corps des vieux est tout cas loin d'être au centre des préoccupations.
L'attention quasi-exclusive que nous lui portons aujourd'hui peut être considérée comme une forme d'exclusion, voir de déshumanisation. Prenons la c
onception majoritaire de l'homme en Occident sous la forme que Descartes impose à partir du XVIIe siècle : le propre de l'homme est ici pensé comme l'association d'une matière étendue (le corps) et d'une matière pensante (l'âme).

Du coup, si on accepte ce raccourci, ne traiter que le corps d'une personne, c'est le traiter en animal... Pire encore, la focalisation sur la dimension corporelle de la vieillesse théâtralise la lutte contre la maladie et la mort, en d'autres mots, elle s'intéresse à ce qui ne peut être qu'un échec. L'énergie individuelle et collective, plutôt qu'épanouir les qualités propres à la vieillesse, se consacre exclusivement au corps des vieux, c'est-à-dire à l'incurable, réduisant ces personnes à l'état de déjà-vaincus.

On le voit, ce phénomène implique obligatoirement une réflexion sur la question la plus taboue, qui est celle de la place de la mort dans notre société. Car, se demande-t-on, quel est le sens de cette focalisation sur le corps des mourants ou encore, pourquoi déshumaniser des personnes qui vont bientôt mourir ?

Peut-être est-il possible de considérer ces pratiques comme autant de méthodes visant à gommer le caractère brutal de la mort.

Développons. Les religions de salut ont bâti leur succès sur la négation de la mort physiologique. Dans ce cadre religieux, on pouvait, longtemps après le décès, prier pour l'âme d'un proche, lui parler devant sa tombe... On entretenait avec lui des relations continues, qui étaient souvent aussi économiques. Une partie du travail annuel servait par exemple à payer des messes en l'honneur du mort, ce qui abrégeait son douloureux séjour au purgatoire. Ces relations sont, on le voit, à la fois fortes et très concrètes.

Par le biais de ces pratiques, c'est la mort physiologique en tant que rupture absolue et « injuste » ' pourquoi ne continuerais-je pas à parler avec telle personne ? ' qui était niée.

Dans la situation actuelle en Occident, où la religion est devenue soit un souvenir soit quelque chose d'assez abstrait, la mort physiologique en tant que rupture absolue est également niée, mais de façon totalement différente.

Dans ce système, le caractère aberrant de la mort est nié, contrecarré, amenuisé par la déshumanisation des vieux avant la mort physiologique. C'est-à-dire que la mort ne vient pas prélever des parents ou des amis en pleine possession de leurs moyens et de leur présence, mais des hommes et des femmes qui ne sont plus que des corps vides de toute substance pensante.

La mort paraît ainsi moins injuste, plus naturelle, comme si elle ne venait prélever que des gens qui n'avait plus rien à dire, plus rien à faire.

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Je ne voudrais pas finir sur un constat aussi négatif, qui n'est heureusement qu'un aspect des rapports que notre société entretient avec ses vieux... La nouvelle configuration dans laquelle nous vivons possède aussi ses avantages, et la critique nécessaire de la maltraitance contemporaine ne doit pas laisser penser que j'en appelle à un retour au rôle traditionnel du vieux dans la famille ou la société. Car, perdant la place qu'ils occupaient dans la société, les vieux ont aussi acquis une nouvelle liberté.

Le rôle traditionnel de l'ancien, pour valorisant qu'il soit, obligeait ces derniers à coller à une représentation à la fois contraignante et réductrice. Comme l'ancien devait être un modèle de sagesse, sa responsabilité vis-à-vis de la société était immense. Le moindre de ses péchés ou de ses vice était dès lors condamné avec une rigueur qui dépassait de loin celle appliquée aux adultes et aux enfants.

Dans une logique chrétienne notamment, le vieux sage, qui était censé s'être détaché des plaisirs et des passions terrestres, était réduit à n'être qu'une bibliothèque ambulante, morale et sage... Et quiconque refusait ce modèle était mal considéré, comme nous le montre cet exemple tiré des Homélies de Jean Chrysostome, Patriarche de Constantinople :

« Quand un vieillard a les maladies de la jeunesse, c'est un grand mal... Si, dans notre vieillesse, notre conduite est toujours aussi honteuse, aussi déshonorante, méritons-nous le nom de vieillard, alors que nous ne respectons pas notre âge ? [on voit bien que vieillard est ici positif] N'est-elle pas absurde et inexcusable la conduite de ce vieillard qui s'enivre, qui hante les cabarets, qui monte sur un théâtre, qui court avec la foule, comme un enfant ? c'est une grande honte et c'est chose bien ridicule d'avoir des cheveux blancs sur la tête, et la légèreté de l'enfance dans le cœur. »

Si l'anecdote nous fait rire aujourd'hui, c'est bien que nous sommes loin de cette situation. On se réjouirait plutôt aujourd'hui qu'un vieux fasse du théâtre et garde la légèreté de l'enfance...

Comme les vieux n'ont plus à assumer la place traditionnelle qu'ils avaient dans la société, à la fois valorisante et contraignante, un nouvel espace de liberté s'ouvre, et un nouveau modèle est à inventer. Cette tâche est certes incroyablement délicate, mais avec ce qu'il faut de cynisme, on peut considérer que le peu d'intérêt que suscite cette question dans le débat médiatique lui permet une indépendance et une créativité certaine.

Pourquoi ne pas penser que la faible contrainte sociale qui pèse sur les vieux ne leur permettrait pas de s'adonner à des pratiques que leur milieu n'aurait pas toléré au cours de leur vie active ? Des pratiques artistiques notamment peuvent prendre dans cette seconde life une place nouvelle. Pour un artiste ' je renvoie ici à la présentation de Thomas Golsenne ' ce répit, ce surplus de vie, peut modifier les habitudes, déplacer les questions...

Tout ça serait bien utopiste si certains hommes n'en n'avaient pas déjà fait l'expérience. Je finirai avec le témoignage de l'un d'entre eux, Okusai, le célèbre graveur japonais :
15 ans avant ça mort, en préface de son recueil de gravures le plus célèbre, Les cents vues du Fuji-Hama, il écrivait :

« Depuis l'âge de 6 ans, j'avais la manie de dessiner la forme des objets. Vers l'âge de 50 ans, j'avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j'ai produit avant l'âge de 70 ans ne vaut pas la peine d'être compté. C'est à l'âge de 73 ans que j'ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des insectes.
Par conséquent, à l'âge de 80 ans, j'aurai fait encore plus de progrès ; à 90 ans, je pénétrerai le mystère des choses ; à cent ans, je serai décidément parvenu à un degré de merveille, et quand j'aurai 110 ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiendrai ma parole.
écrit à l'âge de 75 ans par moi, [Hokusai], le vieillard fou de dessin. »