Les vieux retombent en enfance et on ne sait pas bien pourquoi. Le phénomène est troublant, peut-être propre à notre société et à notre époque. Bien sûr, il existe des raisons objectives, nous n??avons jamais vécu aussi vieux, il est normal que de nouveaux phénomènes apparaissent, la dégénérescence est perçue comme le prix à payer pour avoir repoussé les limites physiques de l??existence humaine, en quelque sorte le juste retour de bâton des acquis cliniques.

« Les vieux retombent en enfance », cet énoncé, on peut aussi penser qu??il n??a pas que des ressorts physiologiques, qu??il peut à son tour être appréhendé comme un symptôme.
Il est certain que le fait de passer d??une société basée sur l??oralité à une société de l??écrit bouleverse totalement la place des vieux, ils n??apparaissent plus comme des « bibliothèques vivantes », les dépositaires précieux et utiles d??une mémoire collective, mais comme les corps-morts d??une société dont la croissance est un leitmotiv. Pour le dire autrement, des individus sans avenir n??auraient plus de place dans un contexte où l??accroissement des possibilités est un objectif commun.
Toutes ces pistes ont probablement leur part de vérité, elles rendent compte des difficultés qu??ont les vieux à trouver leur rôle dans la société actuelle, mais elles n??expliquent pas pourquoi ce rejet prend la forme de l??infantilisation.

Maisons de fin de vie : un monde de lignes, lignes de vieux alignés devant les baies vitrées qui donnent sur le parc, lignes de fauteuils en plastique blanc dans le hall d??entrée? Des hommes et des femmes, tous plus angoissés et déprimés les uns que les autres par l??approche de la mort, regroupés dans une salle commune, faisant semblant de regarder avec l??infirmière les clips de M6 sur une télévision de toute façon trop petite. Contraste fou entre la débauche d??inventivité, de solutions techniques pour maintenir leur corps en vie, et le peu de cas que l??on fait de leur dérive intérieure?
Il faudrait rapporter le nombre de psys au nombre de médecins attachés au quatrième âge, on aurait une bonne image des intérêts respectifs portés au corps et au psychisme des vieux.

L??intéressant, ou l??inquiétant, évidemment, c??est que cette obsession pour le corps se révèle contre toute attente un agent de déshumanisation.
Dans l??anthropologie traditionnelle, celle de Descartes par exemple, ne traiter que le corps d??une personne, c??est le traiter en animal? le propre de l??homme, c??était l??adjonction, à la matière étendue (le corps), de la matière pensante (l??âme). Plus récemment on a préféré employé le binôme Nature ?? Culture, mais c??était pour soutenir des idées proches, en ne traitant que le corps, on fait des vieux des êtres uniquement naturels, sans culture donc sans humanité.
Traiter les vieux comme des enfants participe de ce phénomène de déshumanisation, peut-être même qu??il en constitue la pointe avancée. Un vieux a par définition un passé et pas beaucoup d??avenir ; l??infantiliser, ou simplement admettre son infantilisation, c??est nier ce passé. « Nier le passé » n??est pas une simple formule contre laquelle se dresse la bonne conscience indignée, c??est une technique éprouvée pour défaire l??individu de son identité, de sa mémoire, de ses affects, parfois les seules choses qui lui reste, c??est une technique précise pour rompre tout ce qui relie au vivant. Très concrètement, infantiliser un être, c??est faire de lui un être désaffecté, neutralisé.
L??infantilisation introduit à une autre dimension du traitement uniquement physiologique de la vieillesse. Si l??attention que demande le corps fragile d??un enfant est récompensée par les progrès visibles d??une physiologie qui se renforce et s??autonomise, la focalisation sur la dimension corporelle de la vieillesse théâtralise la lutte contre la maladie et la mort, c'est-à-dire théâtralise ce qui ne peut être qu??un échec.
L??énergie individuelle et collective, plutôt qu??épanouir les qualités propres à la vieillesse, se consacre exclusivement au corps des vieux, c'est-à-dire à l??incurable, réduisant ces personnes à l??état de déjà-vaincus.

Pourquoi déshumaniser des personnes qui vont bientôt mourir ? Peut-être pour nier la brutalité de la mort, la fin biologique de l'individu comme frontière de l??humain. Les religions de salut ont bâti leur succès sur le recul de cette frontière après la mort physiologique. Dans ce cadre religieux, on pouvait, longtemps après le décès, prier pour l??âme d??un proche, lui parler devant sa tombe... On entretenait avec lui des relations continues, qui étaient souvent aussi économiques. Une partie du travail annuel servait par exemple à payer des messes en l??honneur du mort, ce qui abrégeait son douloureux séjour au purgatoire. On le voit, il s??agit de relations à la fois fortes et très concrètes. Par le biais de ces pratiques, c??est la mort physiologique en tant que rupture absolue et injuste ?? pourquoi ne continuerai-je pas à parler avec telle personne ? ?? qui était niée.
Maintenant, dans un monde sans Dieu (mais avec maison de retraites), la mort physiologique en tant que rupture absolue est également niée, quoique sur un mode inédit. La frontière entre ce qui est humain et ce qui ne l??est plus a de nouveau été déplacée, mais cette fois avant la mort physiologique (les maisons de retraites jouent pour partie le rôle du purgatoire dans le système précédent)*.

Dans ce système, le caractère aberrant de la mort est également nié, contrecarré. La mort ne vient pas prélever des parents ou des amis en pleine possession de leurs moyens et de leur présence, mais des hommes et des femmes désaffectés, des corps vides de toute substance pensante. Des poupées.



De sorte, la mort paraît moins violente, moins injuste, une chose naturelle, en quelque sorte légitime, une chose attendue ; et personne ne semble voir que ce confort se paye du sacrifice de la vieillesse. (Au fond, ce n??est qu??en consentant au caractère tragique de la mort que la vieillesse peut recouvrer sa vitalité propre.)


*  Paradoxe moderne : 1. notre société dépense une énergie considérable pour repousser toujours plus loin les frontières de la mort et dans le même temps 2. elle use de mille stratagèmes pour faire avancer la mort au sein même de la vie.