« A la fin de sa vie, peu de temps avant le moment où j??ai regardé ses photographies et découvert la Photo du Jardin d??Hiver, ma mère était faible.
Je vivais dans sa faiblesse (il m??était impossible de participer à un monde de force, de sortir le soir, toute mondanité me faisait horreur). Pendant sa maladie, je la soignais, lui tendais le bol de thé qu??elle aimait parce qu??elle pouvait y boire plus commodément que dans une tasse, elle était devenue ma petite fille, rejoignant pour moi l??enfant essentielle qu??elle était sur sa première photo. (...)
Elle, si forte, qui était ma Loi intérieure, je la vivais pour finir comme mon enfant féminin. Je résolvais ainsi, à ma manière, la Mort. Si, comme l??ont dit tant de philosophes, la Mort est la dure victoire de l??espèce, si le particulier meurt pour la satisfaction de l??universel, si, après s??être reproduit comme autre que lui-même, l??individu meurt, s??étant ainsi nié et dépassé, moi qui n??avais pas procréé, j??avais, dans sa maladie même, engendré ma mère. Elle morte, je n??avais plus aucune raison de m??accorder à la marche du vivant supérieur (l??espèce). Ma particularité ne pourrait plus s??universaliser (sinon, utopiquement, par l??écriture, dont le projet, dès lors, devait devenir l??unique but de ma vie). Je ne pouvais plus qu??attendre ma mort totale, indialectique.
Voilà ce que je lisais dans la Photographie du Jardin d??Hiver. »

Roland Barthes, La Chambre claire, in Barthes. Oeuvres complètes, Tome 3, Paris, Seuil, 1995 (coédition originale, Gallimard et ?ditions de l'?toile, 1980), p. 1160, § 29.