La chronique de Régine Deforges
Méfiez-vous des poupées

"L??artiste : tout au plus un prédateur du réel. " Louis Pons.

Dans tous les pays du monde, les petites filles jouent à la poupée et ce depuis des temps immémoriaux. Qu??elles soient en bois, en paille, en chiffons, en cuir, en cire, en terre cuite, en porcelaine, en papier mâché ou en celluloïd, les poupées permettent à la fillette de jouer à la maman, de déverser son trop-plein de tendresse ou de lui confier ses chagrins. Avec elles, ces futures mères s??initient à leur rôle.
Enfant, je n??aimais pas les belles et grandes poupées ; elles me faisaient peur. Mes préférences allaient aux poupées de chiffons ou de carton bouilli que je déshabillais et rhabillais sans fin avec des vêtements confectionnés par Maman. Je jouais plus volontiers avec celles que j??avais fabriquées de mes propres mains. Oh, il ne me fallait pas grand-chose : un vieux torchon ou un mouchoir dont je nouais l??un des coins pour en former la tête. Je pouvais les bercer des heures durant, les gardant contre moi pour m??endormir.
Plus tard, quand je sus coudre, j??en réalisais de nombreuses qui possédaient souvent une jambe ou un bras plus long que l??autre... Dès que j??appris à tricoter - avec cinq aiguilles, s??il vous plaît, technique que je tenais de ma grand-mère Lucie (elle m??avait enseigné comment tricoter des chaussettes à partir de la rude laine de ses moutons qui laissait sur les doigts une forte odeur de suint et grattait si fort les jambes) -, je me lançai dans de nouvelles réalisations. Une fois qu??elles étaient terminées, leur torse rose rembourré, leurs yeux et leur bouche brodés, leurs cheveux fixés, je les rangeais dans un coin et en commençais une autre. Souvent aussi, je laissais en plan le modèle en cours : c??était pitoyable de voir ces petits corps mutilés, vidés, pendouillant telles des peaux de lapin !
Est-ce de là que me vient le goût des poupées abîmées ? Quoi qu??il en soit, lorsqu??il m??arrive d??en trouver dans les brocantes, je les adopte. Elles vont alors rejoindre leurs semblables dans un grand berceau d??osier. Elles me sont plus proches que les belles poupées anciennes, par exemple, à tête de porcelaine et aux gros yeux qui bougent au moindre mouvement. Celles-là me sont hostiles, elles m??effraient. Aux baigneurs, je préférais les poupées, chiffons ou carton, qui avaient " vécu ".
? l??âge de trois ans, je possédais déjà une poupée de chiffons presque aussi haute que moi ; baptisée Lola, je l??aimais beaucoup. Lola s??est perdue dans les déménagements de la guerre... "
On peut jouer avec tes poupées ? ", me demandent mes petits-enfants quand ils sont à la maison. Je dis " oui ", bien sûr. Mais du bout des lèvres...

Apprenant qu??une exposition de poupées se tenait à Paris, au musée de la halle Saint-Pierre, à Montmartre, je m??y suis rendue avec une curiosité qui fut récompensée au-delà de toute attente. ?tonnante présentation qui fait voyager dans l??univers de ces figurines créer par des adultes pour des adultes. Cela commence par des poupées rituelles - certaines datant de cinq cents ans avant Jésus-Christ -, en bois, en chiffons ou en terre cuite et de provenances aussi variées que la Grèce, le Mali, le Sénégal, le Tchad, le Mozambique, le Pérou, la Colombie, la Russie, le Portugal, la Slovaquie ou la Hongrie ; mais aucune du Brésil ou de Cuba.
Les poupées d??artiste se découvrent surprenantes voire dérangeantes : il y a celles, difformes, qui sont issues des fantasmes érotiques de Hans Bellmer, celles de Michel Nedjar qui ressemblent à des racines de mandragore, celles qu??Alfred Stief a tricotées, celles que Louis Pons - dont je connais et dont j??apprécie le travail - a fabriquées à l??aide d??éléments récupérés parmi les " équeviles " (" ordures " en provençal), les sophistiquées de Bernard Condomidas, celles du Japonais Kazuyo Oshima dont le réalisme étonne, les monstrueuses, les inquiétantes de Miguel Amate, les ventres béants de Yitsuya Simon... Tant d??autres encore. Quant à celles de l??Américain Isidore Selter ou les oeuvres de Sarah Moon, elles m??ont plongée dans une angoisse proche de celle que l??on éprouve devant ces figurines de sorcellerie dont on perce d??épingles le coeur ou le sexe. Ces créateurs semblent entretenir, avec leurs créatures, des rapports sadiques : on est loin du monde enfantin des jouets...
Le catalogue de l??exposition, magnifique, co-édité par Gallimard et la halle Saint-Pierre, s??accompagne de textes signés de Maryline Desbiolles, Chantal Thomas, Colette Fellous ou Pierre Péjus. Par ailleurs, le musée s??est doté d??une librairie remarquable, dirigée par Laurence Maidenbaurn et Pascal Hecker, où l??on trouve nombre d??ouvrages insolites, introuvables ailleurs.
Bien évidemment, j??ai fait une razzia de bizarreries ; tel ce bulletin épisodique et aléatoire des expressions et arts populaires hors normes, en marge, et intitulé Zon??Art. Cette revue va fêter ses cinq ans et présente, dans ce numéro-ci, les poupées à Dudulle. Maurice Crépaud, dit " Dudulle ", entasse au lieu-dit La Chapelle, en Vendée, les poupées et les peluches qu??on veut bien lui apporter. On y trouve également une interview de Michel Nedjar.
? la librairie, j??ai également découvert la Fabuloserie (1) où un collectionneur fou, Alain Bourbonnais, passionné d??art brut, a réuni les oeuvres inclassables d??artistes sans pareils, parmi eux, figurent Pierre Avezard, dit " Petit Pierre ", et son Manège reconstitué, une " étonnante machine poétique ". Parmi mes achats, je citerai seulement un livre passionnant à ne pas mettre entre toutes les mains, la Sorcellerie en France aujourd??hui (2), ou tout ce que vous devez savoir pour jeter des sorts ou vous en prémunir...

(1) ?diteur à Biarritz.
(2) Ouest-France ?ditions.
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