Texte dans son entier :

« Plus qu'à la fabrication de l'humain, je voudrais m'intéresser à la destruction de l'humain. Si l'anthopopoésis postule qu'il existe des rituels, des moments privilégiés où l'homme pense se construire de façon positive, le processus lui-même inclut largement des facteurs de distinction. Ce pourquoi la question animale est pertinente ici. Est humain ce qui n'est pas animal.

Il semble que la fabrication de l'humain ait été si efficace durant cette période [le Moyen Age] que les critères d'humanité se sont prolongés au delà même des limites chronologiques de chaque homme. On sait à quel point non seulement une âme médiévale est humaine (j'analyserai peut-être pour évoquer cet aspect les différents voyages de l'âme du type visio pauli) mais que le cadavre lui-même possède des critères d'humanité. Et là le bat blesse. Si dans les pratiques populaires les cadavres sont manipulés, utilisés, la théologie chrétienne s'oppose à toutes ces pratiques. Pour elle, le corps n'est rien sans l'âme. Elle vise donc par un ensemble de prescriptions jamais suivies à dégrader la dignité humaine du cadavre.

Il y a là un mouvement de distinction, d'anthropoclasme, qui, jouant souvent avec l'animalité, sera au c?ur de mon problème.

Il me semble d'ailleurs qu'à ce sujet, la comparaison avec l'époque actuelle est éloquente. Il semble que dans un monde sans dieu, le problème se soit déplacé. Ainsi, peut-être pour rendre la mort moins douloureuse, moins brutale, c'est dans les dernières années de la vie des humains d'aujourd'hui que la séparation s'opère. Il s'agit d'un processus de déshumanisation.

(De tels procédés sont connus. Dans les camps de concentrations, les prisonniers sont appelés « stuck » (morceau-chose), on leur applique le verbe fressen (manger) réservé aux animaux, en lieu et place de essen reservé aux hommes.)

De façon évidement beaucoup moins radicale, il m'apparaît que le traitement du quatrième âge occidental vise parfois de la même façon à supprimer avant la mort biologique ce qui fait un homme. Parqués dans des maisons au mobilier standardisé (perte de l'individualité), ramenés à l'état d'enfance (lieu commun « retomber (le mouvement est significatif) en enfance », coloriages débiles dans les longues après-midi de maisons de retraite, rapport autoritaire), nos vieux sont ramenés à la simple gestion médicale de leur corps souffrants, et la culture s'efface devant la médecine.

On n'analyse et fustige les processus d'exclusion et dégradation dans les asiles ou les prisons des années 60, en répétant les mêmes gestes sur nos grands-parents...

Il existe une face noire de la fabrication de l'humain, qui, pour inquiétante qu'elle soit, doit être prise en compte. Ici, le destin de l'homme est moins glorieux, mais l'étude et le concept anthropopoeisis m'en semblent ressortir avec plus de justesse et de pertinence. »