ALTO-STUDIO
 
L'association d’idées est souvent une simple association d’images (Step across the border)
Des formes qui cheminent
vers la parole
très exactement
une forme qui pense
que le cinéma soit d'abord fait
pour penser
on l'oubliera tout de suite
mais c'est une autre histoire

Jean-Luc Godard, Histoire(s) du cinéma - 3A La Monnaie de l'absolu

Pour résumer le fabuleux Step across the Border, il est d'usage d'écrire en gros ceci (j'ai copié/coupé/collé) :
"De 1988 à 1990, les réalisateurs Nicolas Humbert et Werner Penzel accompagnent le musicien expérimental Fred Frith dans ses pérégrinations sur les cinq continents (New York, Tokyo, St Rémy de Provence, London, etc.), de répétitions en concerts, d’interviews en moments de solitude, dans sa quête de nouveaux partenaires, de nouvelles sonorités, de nouvelles sources d’inspiration esthétiques, qui transgressent frontières et classifications.
Le film, épousant la forme improvisée de la musique de Fred Frith, est décrit par ses réalisateurs comme « a ninety minutes celluloid improvisation » : quatre-vingt-dix minutes d’improvisation sur celluloïd."

J'aimerais toutefois me souvenir de mes impressions lors de ma première vision du film. Parce que précisément elles questionnaient l'idée d'improvisation évoquée ci-dessus, idée évidemment centrale dans Step across the border (que ce soit par la dimension très aventureuse de la musique de Frith ou par la forme très libre et éclatée, vertovienne, du montage).
En fait, le film n'est pas seulement un documentaire énergique sur l’avant-garde New Yorkaise de la fin des années 80 (John Zorn, Arto Lindsay, Mekas, Robert Frank traversent à un moment ou un autre l'écran) - c'est aussi un véritable essai cinématographique, unique par son écriture ainsi qu'une vraie aventure de l'esprit. Plusieurs fois j'ai eu le sentiment qu'un plan venait parachever ou confirmer une pensée tout juste naissante et encore brumeuse, induite par une succession apparemment hasardeuse d'autres plans (« ah c'est bien ça qu'ils me disent ! »). Comme si le film parvenait par ses moyens proprement filmiques et associatifs à me dicter mes pensées ! Step across the border, sous couvert d'improvisation et d'expérimentations visuelle et sonore, fait naître des idées très précises et très construites dans l'esprit de son spectateur - accomplissant quelque chose du fantasme des cinéastes soviétiques des années 20 : une forme qui pense ou une forme qui agit directement sur la pensée.
(je n'en dis pas plus pour le moment - mais j'imagine qu'on en discutera en détail après la projection...)

Alors qu'il n'est ni chronologique, ni classiquement narratif (seules entorses : quelques moments d'une séquence d'interview où Frith s'explique), ce trip movie étaye et développe sa vision de l'art et de l'attitude de l'artiste (le monde comme partition, la pensée derrière le chaos apparent).
Or c'est ce point de vue argumenté, faussement improvisé, sur la musique et l'approche créative de Frith qui fait reculer le risque inhérent à tout film sur la musique - qui est d'être de simple illustration (quelles images pour "accompagner" tel son, tel morceau ?). Manière, pour moi, de dénoncer une approche par trop formaliste du film.

« Une bonne façon d’amener le spectateur à admettre ces films d’avant-garde, est de lui faire prendre conscience de la place de l’image dans sa propre pensée, et de ce que l’association d’idées est souvent une simple association d’images, écrivait Christian-François Bouche-Villeneuve en 1953. Les images mises en branle par une chanson, un souvenir ou une exaltation quelconque prennent volontiers la forme d’un film surréaliste, sans relever de l’aléniation mentale. Seule la sclérose de l’habitude rend le spectateur inaccessible, au cinéma, à un ordre d’enchaînement qui lui est plus familier, au fond de lui-même, que la sacro-sainte logique1. » C'est sans doute-là l'un des angles d'attaque de cette séance : comprendre comment on peut penser autrement « en cinéma », comment de la pensée circule en sons et en images !

Ce sont ces premières impressions que j'aimerais partager et confronter aux votres, jeudi soir - avant d'aller découvrir Fred Frith et son groupe Massacre, live, le lendemain à Créteil ! (Prenez vos places !)



Considérations pratiques
La séance se tiendra chez Pauline et Arno, jeudi 12 février 2015, à partir de 20h30.

Ceux qui souhaitent venir diner/buffeter avec nous, arrivent un peu plus tôt et apportent un petit quelque chose !!!

Step Across the Border
A ninety minute celluloid improvisation
35mm / 1:1.66 / black & white / mono / 90 min. produced 1987-90
released 1990
Produced by
CineNomad, Germany
Balzli & Cie, Switzerland

Written and directed by
Nicolas Humbert & Werner Penzel

Music composed and performed by
Fred Frith & friends

Galerie (sur ce site)

notes
1. Chris Marker, "L’Avant-garde francaise : Entr’acte, un chien Andalou, Le sang d’un poête", dans J. Chevallier, Regards neufs sur le cinéma, collection "Peuple et Culture", N°8, Paris, Seuil, 1953, p. 251.
 
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Commentaires
1.   Aka  -  mardi 10 février 2015 19:48

 
2.   Aka  -  mardi 10 février 2015 19:48

 
 
 
 
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