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Walk on the wild side (On the Bowery)

"Reality – as close as we can come to it – is rarely seen on the screen, but when reality is seen it is strongly felt[1]."



...

Cette séance, initialement prévue en juillet et finalement reportée au 30 septembre, vers 21h, sera consacrée au film de Lionel Rogosin, On the Bowery, achevé en 1956. Avec les moyens de la fiction, le film documente la vie des paumés de la Bowery street. Plongée dans l'envers du décor !

"Milieu des années 1950. Ray, qui vient de faire une saison sur les chemins de fer, débarque à New York. Au Bowery précisément, l’un des quartiers les plus miséreux de la ville où viennent s’échouer, dans les flophouses et parfois à même le trottoir, les clochards, les marginaux et autres recalés du rêve américain. Ray n’en est pas encore là, il revient avec un maigre pécule et une valise. Il passe sous le métro aérien qui depuis presque quatre-vingt ans enténèbre l’avenue et entre au Round House Bar & Grill, histoire de faire quelques connaissances – il cherche du travail et un endroit pour dormir. Il a un air un peu craintif. Il sait sûrement qu’il met un pied en enfer...[2]"

"Énorme choc au milieu des années 50, On the Bowery révèle brutalement le New York de la crasse, de la misère, de l'alcoolisme et des oubliés de l'après-guerre. Pour son premier film, Lionel Rogosin décide de suivre la méthode de Robert Flaherty (Nanouk l'Esquimau) qui entremêle réalité documentaire et fiction minimaliste : pendant près de six mois, il se plonge dans le monde des clochards, s'attachant à saisir le rythme et les cycles de la vie du quartier. Somptueusement photographié en noir et blanc, incarné par les vrais habitants de la rue, On the Bowery est un repère culturel, historique et esthétique pour le cinéma moderne[3]."

"Il y a une sorte d'histoire parallèle. On connaît l'histoire institutionnelle, celle qui figure dans les livres. Et cette histoire évoque les grands cinéastes, ainsi que de grands films récompensés aux Oscars. Puis il y a la véritable histoire. Cette véritable histoire, ce sont des réalisateurs tels que Engels, Rogosin, Clarke, Cassavetes. Pour moi, ils sont à l'origine de la grande tradition du cinéma américain. Il s'agit de fiction, mais d'un tout autre genre. John Cassavetes m'a dit, après avoir vu "On the Bowery", que ça lui avait ouvert les yeux."

C'est tout l'enjeu de la séance qui est condensé dans cette citation de l'historien américain Ray Carney[4] !
A vendredi,
Arno

Le texte "Walk on the wild side. Notes sur On the Bowery", paru dans la revue CNC-Images de la culture, n°26, décembre 2011, est désormais reproduit en intégralité sur le site des éditions papiers.



« L'Oreille de Rogosin », par André S. Labarthe (1961)

« Come back Africa souffrit naguère d'être confronté à Moi, un noir. On the Bowery, qui lui est antérieur, risque fort de n'avoir pas, dans l'actualité qui nous gouverne, la place qu'il eût dû y prendre. Ce qui est sûr c'est que nous n'avons pas éprouvé ce choc, cette entorse à nos habitudes, qui frappèrent tant ses premiers spectateurs, au festival de Venise il y a quelques années.

C'est que ces quelques années, nous nous en apercevons soudain, ont été riches de ces techniques du réalisme, de ces mises à vif du document sur lesquelles repose le film de Rogosin. La télévision, bien sûr, mais aussi l'essor du documentaire et l'apparition du jeune cinéma ont multiplié sur nos écrans ces plongées au cœur du réel, ces façons quasi-hasardeuses de capter les conversations, d'arracher à la réalité des lambeaux tout frissonnants de vie. Présenté avant les films de Rouch, avant certains reportages de la télévision (je pense à une émission de Cinq colonnes à la une consacrée aux bidonvilles de Nanterre), nul doute que On the Bowery nous aurait profondément déroutés. Cela n'empêche évidemment pas le film de prendre date dans l'étape présente du cinéma. Il faut même reconnaître que replacé dans le contexte artistico-économique que vivent les U.S.A. On the Bowery est une œuvre essentielle, sans laquelle, peut-être, des expériences comme celle de John Cassavetes (Shadows) n'auraient guère été possibles ou l'auraient été différemment.

Cela dit, On the Bowery est une œuvre attachante qui retient par sa modestie. Elle ressortit évidemment au documentarisme social, mais à un documentarisme "aidé" ce en quoi il évoque en nous les entreprises similaires de Jean Rouch. Car Rogosin ne s'est pas contenté d'un reportage objectif, improvisé sur le thème de la misère et de l'ivrognerie. Il a mis ses personnages dans le coup en leur demandant de refaire pour lui l'itinéraire de la déchéance. Mais c'est ici que son expérience diffère radicalement de celle de Rouch, car là où Rouch n'intervenait qu'au principe de son film, Rogosin en a prévu le déroulement total. On the Bowery, comme d'ailleurs Come back Africa, est une œuvre de fiction, même si le thème en est documentaire : le dénouement est inscrit dans le film, avant même que le tournage n'en soit commencé.

On ne saurait donc raisonnablement assimiler On the Bowery à Moi, un noir ou à La Pyramide humaine. Jean Rouch ne s'y est pas trompé. Interrogé à ce propos, il nous déclara considérer le film de Rogosin comme un documentaire à thèse au même titre que Come back Africa. Entendez que le réalisateur connaissait dès le départ le fin mot de son dénouement. Le Bowery, nous disait Jean Rouch, est un lieu assez peu édifiant ; la misère y est partout chez elle avec son cortège de pauvres hères ; seulement là où Rogosin nous montre un havre de paix (la "Communauté" où elles échouent pour quelques nuits), ces épaves ne voient qu'un enfer, pavé sans doute, comme l'autre, de louables intentions. La misère appelle la misère, c'est ce qu'un constat impartial eût dû nous montrer, ce que Rogosin n'a pas su faire.

Mais le voulait-il ? On peut répondre à Jean Rouch qu'après tout le documentaire à thèse est en lui-même aussi légitime que l'autre. Dès qu'il repose sur une enquête préalable, le réel devient sa caution, le lieu où peut vraiment achopper un cinéaste soucieux d'engagement. Et dans cette perspective, l'entreprise de Rogosin est à ce jour encore unique. »

Les Cahiers du cinéma n° 115, janvier 1961, pp. 55-56.



Delicious !

  1. Site officiel
  2. L'article le plus complet, "Glasses full of reye" par Nick Pinkerton, sur Reverse Shot, en anglais
  3. Un essai sur Rogosin et un témoignage par Ntongela Masilela
  4. Olivier Bitoun, DvdClassik
  5. CinéClub de Caen
  6. Cyril Cossardeaux, Culturopoing !


Notes

[1] Lionel Rogosin, “Interpreting Reality (Notes on the Esthetics and Practices of Improvisational Acting)”, Film Culture, n° 21, 1960.

[2] Extrait du texte "Walk on the wild side. Notes sur On the Bowery", paru dans la revue CNC-Images de la culture, n°26, décembre 2011, reproduit en intégralité plus tard sur le site des éditions papiers. Le catalogue Images de la culture est consultable à cette adresse : http://www.cnc.fr/idc. Voir notamment l'onglet "parutions" pour télécharger les précédents numéros. (Merci à Marc.)

[3] Citation empruntée au site de Carlotta, l'éditeur du coffret DVD "Rogosin".

[4] Extrait de La parfaite équipe, "making off" de On the Bowery, réalisé par Michael Rogosin, 43e.

 
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Commentaires
1.   Elitza  -  samedi 8 octobre 2011 18:47

Il est assez intéressant de comparer le film de Rogosin avec un autre projet sur Bowery st., plus tardif. The Bowery in two inadequate descriptive systems est une œuvre de Martha Rosler réalisée en 1974–1975 qui peut se présenter soit comme installation de panneaux photographiques et textuels, soit sous forme de livre (voir la description de l'œuvre et quelques détails sur le site du Whitney Museum of American Art).

Martha

Comme son titre l'indique, l'approche de Rosler est conceptuelle : en agençant une série de vues photographiques en noir et blanc de ce quartier malfamé de Manhattan avec une série de panneaux textuels parsemés de mots dactylographiés, elle critique la portée et surtout les usages courants de ces deux systèmes de représentation.

Les photographies sont volontairement dépourvues de toute présence humaine, si ce n'est par le biais des restes et déchets. Rosler réfute ainsi la tradition du reportage photographique humaniste et son présupposé d'une image véridique : pour elle, les portraits des habitants ne feraient qu'augmenter le capital symbolique de chaque photographie, en esthétisant et en instrumentalisant son sujet, sans pour autant troubler le statu quo existant dans la Bowery st.
Au contraire, l'absence des résidents du quartier sur ses images équivaut au désengagement des pouvoirs publics à l'égard de cette population.

Quant aux mots, les séries de noms, épithètes ou locutions sont regroupées sur chaque panneau suivant un principe de synonymie. Relevant de différents registres de l'anglais, de la langue poétique jusqu'à l'argot, ces mots ont en commun de désigner soit l'état d'ivresse, soit les personnes qui consomment l'alcool (ivrognes, poivrots), soit les conséquences de la consommation excessive d'alcool. Regroupant ensemble ces mots autrement discriminatoires, Rosler fait émerger une polysémie poétique inattendue et révèle ainsi l'insuffisance d’une définition du langage comme outil d’explication et de nomination précise, neutre ou exhaustive. En dernière analyse, ces mots dressent le portrait du spectateur et de ses préjugés, plus que celui des habitants du Bowery.

Aucun de ces systèmes descriptifs ne peut rendre compte de la misère du Bowery mais leur juxtaposition provoque des heurts sémantiques, par le biais de l'absurde, de l'humour ou de l'ironie. L'ultime objectif de l'œuvre est de déranger, de confronter le spectateur à la limite de l'art comme outil réparateur de consciences, comme porteur de réponses, de solutions, de salut, que ce soit par l'image ou par le texte.

La non-coïncidence et le manque de message clair agissent comme une métaphore du désintérêt dont fait l'objet le Bowery tant de la part des autres New-Yorkais que des autorités publiques. L’installation appelle à une action qui se situerait en dehors de l'image et du texte, dans les prises de décision concrètes et publiques, sans apitoiement ni dénonciation.

Martha

Les écrits et projets de Rosler sont disponibles en français dans l’ouvrage édité par Elvan Zabunyan, Valérie Mavridorakis et David Perreau, Martha Rosler, sur-sous le pavé, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006.

 
 
 
 
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