« Ceci est l'histoire d'un homme marqué par une image d'enfance. »


Sans soleil, boucles inattendues

Chris Marker, "le plus connu des cinéastes inconnus[1]", artiste atypique s'il en est, a longtemps[2] pris un malin plaisir à ne pas réaliser de films de durée standard.
C'est donc une sélection de courts-métrages que j'ai décidé de montrer pour accompagner la sortie du livre Also known as Chris Marker, publié par le Point du Jour - mais j'aurais pu tout aussi bien choisir ses films-monuments somptueux : Le Joli Mai (1962, presque 3 heures) et Le Fond de l'air est rouge (1977, 4 heures dans la version originale).
Les films courts, plutôt que les très longs, parce qu'ils sont certainement les plus difficiles à voir (quoique l'édition du double-dvd Le Fond de l'air est rouge / Sixties facilite pas mal les choses désormais) et parce qu'ils permettent, "en accéléré" si l'on veut, de se faire une image de l'extrême vitalité/variété de son travail.

Il n'est pas simple a priori de dégager une problématique transversale qui unifierait les films de petits ou moyens formats de Marker, puisqu'ils sont souvent le produit des circonstances (voyages, rencontres, tournage de tournage, etc.), des réactions spontanées à l'actualité, notamment politique (travaux pour la tv dans les années 1990-2000, par exemple) ou des détournements de "commandes".
On procédera donc ici par simple regroupement thématique, en cédant, une fois n'est pas coutume, au plaisir immédiat de la "rétrospective". Il sera toujours temps, ensuite, lors des échanges, de déterminer les liens qui rapprochent malgré tout ces films entre eux.

2084 : Utopie(s)
Une première séance - en couleur -, disons celle du jeudi 18, sera constituée de films à caractère politique : Le 20 heures dans les camps, tourné en 1993 dans un camp de réfugiés bosniaques, est exemplaire d'une obsession markérienne : "Voir comment les gens se donnent les moyens de leur propre expression" ; ici, cela passe par la mise en place d'une "télé du camp", assurant la transmission des actualités internationales et surtout locales, mais également la captation des témoignages des internés.

Le 20 heures dans les camps
2084, commande de la CFTC réalisée en 1984 pour fêter les cent ans du syndicalisme français (la loi Waldeck-Rousseau servant de référence), est quant à lui typique de la tournure d'esprit du cinéaste. Refusant l'aspect commémoratif, il propulse tout le monde (syndicats, syndiqués, télé, société entière) au futur - la fiction chez Marker est souvent science-fiction. Le film passe en revue trois scénarios possibles de ce que pourrait être le syndicalisme en 2084.

L'Ambassade : Tsikos l'anarchiste
En 1973, dans les semaines qui ont suivi les événements tragiques du Chili et la mort de Salvador Allende, Marker réalise L’Ambassade, son deuxième film de fiction après La Jetée (1962). Un carton-titre le présente comme un film perdu, en quelque sorte « tombé » du réel (« Un film super-8 trouvé dans une ambassade ») ; la fiction, dès le départ, est ambiguë - et pauvre en moyens (comme dans La Jetée ou 2084).
Sorte de journal en images, L’Ambassade retrace les événements consécutifs à un coup d’état militaire : les arrivées successives puis la vie en commun de militants de toutes confessions, réfugiés dans une ambassade le temps de pouvoir quitter le pays. La bande image se veut sommaire, montée en bout-à-bout chronologique ; la bande son rapporte les notes écrites parallèlement par le caméraman. Pour Marker, cette confrontation des individus dans un espace clos et communautaire est le moyen de représenter l’éventail des positions et des sensibilités politiques « de gauche »[3].

Alain Resnais et Chris Marker Pour rester fidèle à l'esprit de Marker, qui, lorsqu'il programma lui-même une rétrospective de son œuvre à la Cinémathèque française, en 1998, prit bien soin d'ouvrir grand portes et fenêtres[4], on introduira cette séance par un film d'Alain Resnais, Guernica, manière de saluer les amis et d'évoquer un milieu créatif bien particulier[5], de renseigner sur une certaine idée du cinéma (... de montage), et surtout de rappeler le contexte, ou plutôt l'arrière-fond, de l'engagement markérien[6].

1ère séance :
Alain Resnais, Robert Hessens, Guernica, 1950.
13 min, noir et blanc, texte de Paul Eluard dit par Maria Casares ; prod. Panthéon productions.
Chris Marker, Le 20 heures dans les camps, 1993.
27 min, vidéo, couleur ; prod. Les Films de L’Astrophore.
Chris Marker, 2084, 1984.
10 min, 16 et 35 mm, couleur ; prod. La Lanterne / Groupe audiovisuel de la CFDT.
Anonyme, L’Ambassade, 1973.
22 min, super-8, couleur ; prod. E.K.F.


La Jetée / Guernica


La seconde séance, le vendredi soir, assez tôt et avant le pot et la fête, pourrait quant à elle s'intituler "autour de La Jetée" - place au "noir & blanc". Pour persévérer dans le principe d'ouverture cher au cinéaste, le film La Jetée (1962) sera au centre et les autres... autour - en gravitation, pourrait-on dire.
La séance débutera par le moyen métrage Les Astronautes, signé par Walerian Borowczyk (1959), au générique duquel Marker est crédité. Les experts[7] discutent le rôle exact de Marker dans ce film (il aurait prêté son nom pour des histoires de droits financiers) mais toujours est-il qu'il est difficile de ne pas considérer ce film comme le laboratoire formel (et même thématique, versant drolatique) du film de 1962, un moment important pour la réalisation du chef d'œuvre de Marker.

La chouette Anabase dans Les Astronautes
Doit-on présenter La Jetée ? Film de science-fiction de 26 minutes, réalisé à partir de photographies noir et blanc refilmées au banc-titre, il raconte les voyages spatio-temporels d'un prisonnier de guerre, cobaye chargé de ramener du futur une centrale d'énergie capable de redresser les ravages nucléaires provoqués par la Troisième Guerre mondiale. En soi, ça fait déjà beaucoup et on n'a pourtant pas encore parlé du film (la nostalgie, le voyage, l'Origine, l'amour, l'histoire, etc.).

La Jetée : scènes de la Troisième Guerre mondiale
Certainement le film le plus connu de Marker, d'une actualité permanente (l'impureté et la mixité des médiums, la disjonction voix-image, le renversement critique des principes initiaux, la gravité, le bricolage créatif, etc.), il a valu à son auteur une postérité critique, philosophico-analytique et surtout cinématographique hors-norme. C'est La Jetée que Terry Gilliam refait lorsqu'il réalise L'armée des douze singes - et ce remake[8] est très très en dessous de l'original[9].
Peu enclin à enchaîner sur les Douze singes, il m'apparaît plus judicieux d'associer au film de Marker une postérité peut-être plus trouble.

En conservant là-encore une touche de fidélité, puisque le cinéaste dont il va être ici question, Marker l'avait également "invité" lors de sa rétrospective[10]. En 1992, le cinéaste arménien Artvazad Pelechian réalise Fin - je cite le descriptif fourni sur le site qui lui est dédié :"Dans le train de Moscou à Erevan, Pelechian filme, caméra à l'épaule, des hommes et des femmes, d'âges et d'ethnies différentes. La Jetée : profilTous pris dans le défilement du voyage, un voyage sans horizon, dans ce lieu communautaire, ensemble malgré eux, où toute figure se dilue dans sa contemplation et tourne à l'abstraction. Jusqu'à ce qu'un tunnel assène une « fin » au film, fin provisoire puisque le film suivant Vie (Kiank) semble prolonger le questionnement."

Il conviendra de décider ensemble si ces rapprochement sont vertueux, et si oui de quelle manière.


2ème séance :
Walerian Borowczyk, Les Astronautes, 1959.
14 min, couleur ; prod. Argos Films / Les Films Armorial.
Chris Marker, La Jetée, 1962.
« Photo-roman », 26 min, 35 mm, n&b ; prod. Argos Films / Service de la recherche de l’ORTF.
Artavazd Pelechian, Fin (Konec), 1992.
8 min, 35 mm, noir et blanc ; prod. Studio Haïk.


Chris Marker au Pentagone, 1967

Considérations pratiques

Les séances se dérouleront chez Romain.
La première (Guernica / Le 20 heures dans les camps / 2084 / L'Ambassade), jeudi 18 décembre, aux alentours de 21h00, histoire de ne pas terminer trop tard - buffet avant pour ceux qui le souhaitent ; apportez un petit quelque chose et ce sera parfait.
La seconde (Les Astronautes / La Jetée / Life), vendredi 19, aura lieu un petit peu plus tôt ou à 21h au plus tard, histoire de laisser place au pot et à la fête. Les films continueront sans doute de "tourner" lors de la soirée...
168, avenue d'Italie - Paris 13e
Métro : Maison-Blanche (ligne 7)
Portable de romain : 06 25 86 45 75


La Jetée : regard-caméra

Liens

- www.chrismarker.org, Notes from the Era of Imperfect Memory.
Le site tient la chronique de l'actualité "Chris Marker" dans le monde et rassemble toutes sortes de documents, notes bibliographiques, textes critiques, etc. Il reprend pour partie, avec les commodités web.2, le contenu du site antérieur sur vajramedia.com/passagen, récemment déserté.
- Chris Marker sur L'oBservatoire.
- Le site suisse chrismarker.ch, très précieux et renseigné
- Chris Marker sur Wikipedia en français et mieux en anglais.
- Chris Marker sur imdb.
- Chris Marker sur Sense of cinema.
- Chris Marker chez UbuWeb.
- Sur Cyberbohemia.
- Chris Marker sur Electronic Arts Intermix.
- L'une des premières sources web consacrée à Marker, le site d'Adrian Miles.
- Quelques commentaires de Marker en Anglais (et Japonais)


-L'introduction du livre Also known as Chris Marker, publié par le Point du Jour, 2008, reproduite sur le site des éditions papiers.
- Roger Tailleur, "Markeriana, A Scarcely Critical Description of the Work of Chris Marker" (1963), paru originellement dans Artsept, n° 1, janvier-mars 1963, repris dans Roger Tailleur, Viv(r)e le cinéma, Arles, Institut Lumière/Actes Sud, 1997, et ici en anglais sur le site de Rouge.
- « A propos de "La Jetée" », un texte de Jean-Louis Schefer reproduit sur L'oBservatoire avec l'autorisation de l'auteur.

Documents

- Sur ce site, les galeries d'images consacrées à Marker.

(message en cours de rédaction / compléments à venir / repassez ;)

Notes

[1] Cette expression géniale est de Philippe Dubois. "Recherches sur Chris Marker", Théorème, n°6, 2002, p. 5.

[2] Contre-exemples tardifs : Sans soleil (1982) et Level5 (1996) font un peu plus d'une heure et demie ; Le Tombeau d'Alexandre (1993), un peu moins de deux heures.

[3] Sur L'Ambassade, on lira avec profit l'article de Cyril Béghin, "Des images en sursis", Théorème, op. cit., pp. 158-165.

[4] "S’exposer à une rétrospective (même si le mot n’est écrit nulle part) de son vivant n’est pardonnable que si l’on profite de cette limousine qui vous est prêtée pour faire monter quelques auto-stoppeurs. Et il n’est pas illogique de faire figurer dans cette espèce d’autoportrait que trace à grandes lignes, willy nilly, une sélection de vos films, ceux des autres qui vous ont marqué, nourri, stimulé. Ils font partie de vous, ils disent quelquefois plus sur vous que vous-même. Si (horrible Idée) je m’avisais d’écrire mon autobiographie, je la commencerais sûrement par quelques lignes de Chateaubriand ou de Giraudoux parlant de leur enfance : elles seraient plus vraies que mes souvenirs. À partir de là il fallait choisir, la liste des films qui m’ont marqué pouvant aisément remplir un an de programmation. Je n’allais tout de même pas révéler aux spectateurs de la Cinémathèque Hitchcock, Resnais, Borzage ou Tarkovski... J’ai donc convié à cette petite fête de famille quelques auteurs et quelques films peu ou mal connus, quand ce n’est pas carrément inconnus." Chris Marker, Programme de la Cinémathèque Française, janvier-février 1998, p. 4. couverture CF

[5] Il reste beaucoup à faire, d'un point de vue historiographique, sur cette histoire moderne qui s'est jouée Rive gauche de la Seine, entre Resnais, Marker, Varda ou Gatti, et dont le contrepoint ambigu est Godard - qu'il faut absolument inclure dans cette histoire.

[6] En toute rigueur, c'est Nuit et brouillard qu'il faudrait montrer ici - Marker, sur ce dernier film, est crédité comme "assistant réalisateur" ; il a participé à la finalisation du commentaire rédigé par Jean Cayrol. Voir la notice du tapuscrit conservé à la BNF, cote MY 1858 : "Titre(s) : Nuit et brouillard (Texte manuscrit) : tapuscrit original / Jean Cayrol, Alain Resnais, Chris Marker Date(s) : (1955) Description matérielle : 10 ff. ; 26 cm Note(s) : Version originale du texte, avec corrections, variantes et rajouts par rapport au texte final ; corrections manuscrites de Jean Cayrol, annotations et suggestions d'Alain Resnais au crayon dans les marges, ainsi que d'autres notes d'une troisième main, non clairement identifiée (Chris Marker ?). Inscription autographe Jean Cayrol, en guise de signature, en première page."

[7] Voir Birgit Kämper, Thomas Tode (dir.), Chris Marker filmessayist, Institut français de Munich, CICIM n°44-46, 1997 et Catherine Lupton, Chris Marker. Memories of the future, Londres, Reaktion book, 2005. p. 60.

[8] Marker a plusieurs fois signalé - jusqu'à le mettre en scène dans le film lui-même : voir la scène de la coupe de séquoia - que son film n'était jamais que le remake du ''Vertigo'' de Hitchcock (1958). On peut clore la boucle en signalant que, vingt ans plus tard, en 1982, Marker réalise le remake de son propre film avec Sans soleil, en couleur cette fois.

[9] Marker, semble-t-il très honoré par le geste de Gilliam, a projeté L'armée des douze singes en regard de La Jetée lors de la rétrospective à la Cinémathèque, séance n° 1 "Pour un autre temps" - cruel pour Gilliam.

[10] Séance n°7, "Pour les chiffres et les bêtes" : Artvazad Pelechian et son film Saisons (1972).