ALTO-STUDIO
 
Middrach (Scénario du film "Passion")

« Nous avons tort de croire aux faits, il n'y a que des signes. Nous avons tort de croire à la vérité, il n'y a que des interprétations. Le signe est un sens toujours équivoque, implicite et impliqué. (...) Tout symptôme est une parole, mais d'abord les paroles sont des symptômes. (...) On ne s'étonnera pas que l'hystérique fasse parler son corps. Il retrouve un langage premier, le vrai langage des symboles et des hiéroglyphes. Son corps est une Egypte. »[1]



En 1982, Jean-Luc Godard entreprend en vidéo et pour la télévision suisse-romande un essai consacré à la genèse de son film Passion, sorti dans le courant de l'année. Bizarrement, il intitule cet essai Scénario du film 'Passion'.
Le sujet principal en est : comment (faire) voir un scénario ?

..

La mise en contexte de ce film peut se faire sous deux angles.

A l'échelle de l'œuvre, d'abord : Godard sort d'une longue décennie de cinéma politique-critique ; ce début des années 80 fait figure de charnière et est marqué par le retour au format "cinématographique" standard (35 mm). Scénario du film 'Passion' s'inscrit quant à lui dans une sorte de trilogie réflexive, réalisée en vidéo, en marge de cette production cinéma. Cette trilogie comprend également Scénario de 'Sauve qui peut (la vie)' (1979) et Petites notes à propos du film 'Je vous salue, Marie' (1983)[2].

Ensuite, au sein du "projet Passion", Scénario du film 'Passion' n'est qu'une pièce parmi d'autres. Godard a produit successivement :
- "Passion. Introduction à un scénario" - cahier composé de textes et d'images photocopiées, reproduit dans le tome 1 de JLG/JLG[3] et ci-dessous également,
- un film en vidéo intitulé Troisième état du scénario du film 'Passion'[4],
- le film Passion lui-même (1982), méditation sur la création, le travail et l'amour,
- le Scénario du film 'Passion' dont il est question ici.
(Il en manque certainement.)
L'œuvre d'art omnisciente, bouclée et repue de sa propre clarté, est bien loin. De toute évidence, Passion n'est plus qu'un prétexte. Prétexte à quoi ? c'est peut-être la première question soulevée par ce film.

..

Cette séance n'est pas sans "raccorder" avec la précédente, consacrée au cinéma de Debord, puisqu'il s'agira une fois de plus de détournement[5] - ici, du recyclage par Godard de son propre matériel (les rushes tournés pour Passion).
De détournement, c'est-à-dire d'un certain rapport avec les images, et plus particulièrement de la construction d'un espace intermédiaire grâce auquel il sera possible de penser sur, par, avec, contre, tout contre les images.
Ici, très concrètement, c'est la salle de montage, sombre et étroite, encombrée de machines, mais où scintille l'écran blanc, qui fait office de "médium". Le rapport aux images, chez le Suisse, passe par l'immersion : le corps engagé du cinéaste, les bras ouverts au milieu de l'étendue immense, quelque peu marine (cf. la métaphore de la vague), de l'écran.

..

A quoi bon faire le scénario d'un film déjà tourné ?
A quoi bon faire ce scénario sous forme de film ?
Etranges questions : faire le scénario sous forme de film, mais sans réaliser pour autant le film imaginé - déjà fait, il est vrai, avant. Voilà en gros les paradoxes abyssaux soulevés par Scénario du film 'Passion'.
A ces questions et à ces paradoxes, Godard répond par d'autres questions :
Pourquoi, quand on fait un film (des images et des sons), préfère-t-on communément l'écrire d'abord ? Ou :à quoi bon filmer ce qui a été déjà écrit ?

..

Au fond, il s'agit pour lui de troubler les perspectives traditionnelles, ou plutôt de les renverser, de rétablir l'équilibre - mais pas celui du script qui est un équilibre comptable[6].
Rétablir la perspective du créateur. Contre celle du financier, contre les usages surtout.

« Voir si ce monde (celui de Passion) pouvait exister. C'est ça, c'est le travail du scénario. Ensuite on fait le film. Mais il faut, non pas créer un monde, créer la possibilité d'un monde. La caméra fera ce travail, rendra ce possible probable. Ou ce probable possible, plutôt. Ce qu'il faut, c'est créer une probabilité dans le scénario. (...) Créer ce probable, voir, voir l'invisible (...). Si l'invisible était visible, qu'est-ce qu'on pourrait voir ? Voir un scénario. » (Scénario du film 'Passion', 8ème)

Le scénario ne devrait pas être le document technique, bouclé, qu'il est communément (enfermant la réalisation du film dans une succession de procédures à épuiser, à exténuer : plans, scènes), mais simplement la définition d'un périmètre à l'intérieur duquel interroger un certain nombre de points de représentation.
Le travail du scénario servirait, selon Godard, à circonscrire une liste de questions pertinentes ("probabilités") et à confronter le futur film à ses propres limites ("visible, invisible"), grâce aux images et aux sons, immédiatement.
La réponse à ces questions précisées, déclinées, listées au moment du scénario, c'est le tournage, comme expérience, qui les fournirait. Le propre du filmage (qui dans les pratiques courantes s'opère davantage face au papier, au moment de l'écriture de ce qu'on appelle script, que caméra à l'oeil), ce serait justement d'expérimenter des réponses possibles. Le montage serait le moment suivant, où départager ces essais, entre réussite et échecs (plus autre chose : re-commencement, ré-expérience, re-tentative, reprise des questions, etc.).

..

Mais on voit bien que c'est précisément ce découpage des temps du cinéma, des métiers aussi, qui suffoque face à la proposition de Godard. Préparation, tournage, montage, projection, sonorisation, réflexion, exploration : tout est intriqué désormais (c'est ce que révélait déjà la quantité d'"expressions" liées au projet Passion).
C'est précisément cette intrication, ce travail (total) du cinéma que Scénario nous propose et met en scène : sous forme de performance.

Réflexion sur ce qu'est, ou devrait être, un scénario, le film de Godard se joue aussi ailleurs, ou plus loin : « voir un scénario », voilà le projet de Scénario : donner à voir l'écran blanc, puis la première image, puis le premier son, un ensemble de probables, les agencer, et commencer à travailler ; commencer le film.
Le recours à la mise en scène de la performance, de la pensée en acte, était indispensable. C'est elle qui permet de faire "voir" le scénario et son travail spécifique et hautement créatif, après la réalisation du film projeté (Passion).
C'est l'objet de la première partie du film : représentation, rejeu de la situation initiale (le blanc, la vague, l'apparition de l'idée, sa formulation, sa déformation, etc.) ; condensation, en un faux plan-séquence[7], du travail de création.

..

Puis, bien vite, le film se déplace encore ou se boucle/branche sur lui-même (c'est difficile de décider). L'enquête sur les possibles, le probable du film à faire, ce tâtonnement, ne porte plus sur l'invisible mais sur les images du film réalisé entretemps (entre le temps de l'"écriture" du scénario et celui de sa mise en scène paradoxale). Scénario devient le commentaire du film Passion (mais avec ce point de vue stupéfiant, complètement ouvert, curieux, de l'avant). (Grosso modo, la deuxième partie.)
Le réflexe interrogatif, au principe même du scénario "tel qu'il devrait être", tel qu'énoncé par Godard, se déporte sur la réalisation achevée, sur Passion qui commence à se défaire sous nos yeux. A se rouvrir.
C'est une façon de souligner ce sentiment que donne le cinéma contemporain de Godard, d'un art inachevé, tout juste ébauché, amorcé, lacunaire. Un vaste possible, à habiter (ou pourrait donc en conclure que c'est tout son cinéma qui relève de la catégorie "scénario" sus-décrite).

..

C'est le gros mérite de Scénario du film 'Passion' - et au fond la raison de cette séance : laisser entrevoir, introduire à la méthode Godard de création (Godard par Godard, en quelque sorte). Ce qui est aussi, immédiatement, une manière de faciliter, pour le spectateur lambda, la réception de sa filmographie contemporaine. (A ce propos, reportez-vous à l'entretien avec Jacques Rancière, publié par CinémAction, en 2003, reproduit ici avec l'aimable autorisation de la revue. C'est une lumineuse mise en perspective historique et esthétique du cinéma de Godard.)

Discours de la méthode, donc. Mais sans beaucoup de cartésianisme. Plutôt une école middrachique, la création par l'interprétation perpétuelle.
Middrach donc, dans tous les sens du terme :
-Comme pratique : l'hésitation, la question, la prise de risque, l'expérience, le work-in-progress, le jeu sur la langue, sur les figures (retournement, condensation, substitution, etc.), la "puissance de la parole", infiniment créatrice, la pensée en acte, la performance. La tentation du gouffre et parfois du ridicule, la mégalomanie et énormément l'humour.
-Comme technique interprétative : Scénario du film 'Passion' comme glose du film Passion (retour à plus de normalité).

..

"Il est le premier à avoir pris au sérieux (mais il y avait eu Dziga Vertov) que le hors-champ d'une image n'est plus dans la scène attenante mais dans n'importe quelle autre image en circulation au même moment dans la mémoire vive des autres. On y accède par jeu de mots, rébus, analogie, par tous les jeux de langage possibles." Serge Daney[8].

On aura compris que ce film ne cesse d'interroger, et si cette présentation tâche de partager les questions, c'est pour mieux les faire rejaillir à nouveau. Le middrach ne fait que commencer ("Middrach never ends").

Rendez-vous chez Antoine, jeudi 6 décembre, 21 heures au plus tard !
Ceux qui souhaitent picniquer viennent plus tôt ! 8, Allée d'Andrézieux, Paris 18è. (nouveau) code : 24B76. 8ème étage. 01 42 57 70 61

" Je préfère Scenario du film Passion à Passion, et pourtant j'aime Passion ". (Chris Marker)



..

Remarque à destination des purs et durs : la copie dont on dispose est assez médiocre, et qui plus est sous-titrée en anglais. Peu importe, c'est un film rare qui supportera largement l'épreuve ! (Bien sûr, si quelqu'un dispose d'une copie valable, qu'il le fasse savoir...)


Sur la base Imdb : Scénario du film 'Passion' (1982)
Director : Jean-Luc Godard, en collaboration avec Jean-Bernard Menoud, Anne-Marie Miéville, Pierre Binggeli.
Cast: Jean-Luc Godard : Narrator / Himself
Vidéo, 54 min
France / Switzerland
Language : French
Color
Sound mix : Mono
Production : JLG Films/Studio Trans-Vidéo/Télévision Suisse Romande.


Très courte bibliographie

- Thierry Millet, "Les germes fractals d'Histoire(s) du cinéma dans Scénario du film Passion", CinémAction, « Où en est le God-Art ? », n° 109, 2003.
- Dans le même numéro, cf. l'entretien avec Jacques Rancière, "Jean-Luc Godard, La religion de l'art", CinémAction, « Où en est le God-Art ? », n° 109, 2003, pp. 106-112.
- Nicole Brénez, Michael Witt (dir.), Jean-Luc Godard. Documents, Paris, Editions du Centre Pompidou, 2006.
- Jacques Aumont, "Humeurs. Eloge de la mélancolie", Cinéma, n° 9, printemps 2005.


Et quelques liens, pas fondamentaux :

sur le site du Centre Pompidou, présentation de la trilogie réflexive du début des années 80.
sur Electronic Arts Intermix.
Sur le site d'Arte-Tv, des entretiens tout récents, réalisés à l'occasion du prix (European Award 2007), remis à Godard pour sa "carrière".


Ci-dessous, reproduction du cahier "Passion. Introduction à un scénario"
cf. Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard (1985), édition établie par Alain Bergala, tome 1 (1950-1984), Paris, Cahiers du cinéma, 1998, pp. 486-497.
Disponible aussi en téléchargement, sans doute illégal, ici (au format pdf).


..
..
..
..
..
..
..
..
..
..
..
..

Notes

[1] Gilles Deleuze, Proust et les signes, Paris, Puf, 1964, p. 112.

[2] vous trouverez des présentations sur le site du Centre Pompidou -lien ci-dessus.

[3] Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard (1985), édition établie par Alain Bergala, tome 1 (1950-1984), Paris, Cahiers du cinéma, 1998, pp. 486-497.

[4] titre exact : Passion, le travail et l'amour : introduction à un scénario, ou Troisième état du scénario du film 'Passion'. Je me fie à la filmographie de Nicole Brénez (dir), Jean-Luc Godard Documents, Paris, Editions du centre Pompidou, 2006, p. 432

[5] cf. dans le billet précédent, la reproduction du "mode d'emploi du détournement" de Debord & Wolman.

[6] Comme il est dit dans Scénario du film 'Passion', puis plus tard redit dans les Histoire(s) du Cinéma : le scénario, à l'origine, c'est un document "financier", une manière de chiffrer les coûts, de préparer le tournage dans ces aspects matériels.

[7] d'où l'usage de la vidéo, métaphore de l'enregistrement continu, instrument de la captation de la performance.

[8] L'Exercice a été profitable, Monsieur, Paris, P.O.L, 1993, p. 67.

 
retour à l'accueil
Commentaires
1.   Aka  -  mardi 31 mars 2009 17:53

"Tariq Teguia (réalisateur d'Inland, 2008) : Inland est né de mes intuitions lors de mon repérage sur le terrain : lorsque j'y suis allé, j'ai vu des lignes, le film devait rendre compte de ces lignes. Ce sont des lignes de circulation, celles que suivent les travailleurs chinois, celles des militants clandestins, celles des immigrants illégaux, celles des différentes langues, des musiques, et celles des personnages de fiction que j'allais ajouter. Le film consisterait à mettre en forme et à rendre visible ces lignes. Le repérage est décisif : pour moi, le processus consiste à voir avant d'écrire, ensuite filmer.
Q. : Le scénario aurait donc pu exister comme un dessin, une carte, plutôt que comme un écrit.
T.T. : Mais il a existé comme un dessin ! On a fait des cartes, beaucoup de cartes. (Tariq Teguia fouille dans son sac à dos, en extrait un volumineux carnet.) (...) A partir d'un emplacement, la région de Saïda, qu'on a été repérer, emplacement délimité mais qui permet, disons, d'exploser vers l'intérieur. (...)



Q. : Avec une telle approche, à quoi ressemble le scénario du film?
T.T. : Il s'agit d'abord d'une lettre d'intentions, que j'appelle ma "table de navigation", même si à la fin on se perd... Ensuite, il y a un scénario de facture plus classique, qui sert surtout à trouver des financements. Il m'arrive de me référer à ce scénario durant le tournage, mais aussi de l'oublier complètement. Le véritable viatique, c'est la table de navigation, qui est à la fois la définition des enjeux du film et la mise au point des manières de filmer, sur un plan très concret : le choix de la caméra, la définition des couleurs, la nature des sons, le rapport à la parole, avec à la fois des torrents verbaux et le mutisme... L'élaboration de ces intentions est décisive, elles définissent les cadres dans lesquels se fera le tournage. Le montage doit permettre ensuite de les affirmer, de composer, mais si les intentions n'y sont pas dès le début on ne pourra rien faire à la fin. Ces intentions ne sont pas théoriques, elles concernent les sensations plutôt que des idées. (...)
Q. : Le tournage est "cadré" par la table de navigation ?
T.T. : (...) Impossible d'avoir une réponse préconçue à cette question [du tournage], il faut essayer sur place de laisser affleurer tout ça, sans rien indiquer. La table de navigation aide, c'est une carte mais au sens de La Chasse au Snark de Lewis Carroll, sans repères. (...) La fiction pour moi c'est ça : pas une invention mais la possibilité d'intensifier le visible."

"Entretien avec Tariq Teguia. Exploser vers l'intérieur", recueilli par J.-M. Frodon (10 mars 2009), Cahiers du cinéma, n° 644, avril 2009, pp. 12-15.


Bande-annonce d'Inland (Gabbla, 2008), film algérien de Tariq Teguia.
 
 
 
 
Ajouter un commentaire



 
Trackbacks

Aucun trackback.

Les trackbacks pour ce billet sont fermés.