ALTO-STUDIO
 
Je ne ferai, dans ce film, aucune concession au public (In girum imus nocte et consumimur igni)


..

« Ce que le spectacle a pris à la réalité, il faut le lui rendre. Les expropriateurs spectaculaires doivent être à leur tour expropriés. Le monde est déjà filmé, il s'agit maintenant de le transformer », Debord.

Par « spectacle », Debord entend le mode d'organisation général des existences en tant qu'elles sont maintenues séparées d'elles-mêmes, de leur puissance d'agir. Il y a « spectacle » quand une représentation de la vie est vécue à la place de la vie même.

..

« C'est une société et non une technique qui a fait le cinéma ainsi. Il aurait pu être examen historique, théorie, essai, mémoire. Il aurait pu être le film que je fais en ce moment », Debord, In girum imus nocte et consumimur igni.

Parmi toutes les critiques artistiques et politiques, celle du cinéma, en tant qu'archétype du « mode d'organisation spectaculaire », va particulièrement intéresser Debord. Ce qu'il vise : l'image en tant qu'entité séparée, qui se donne à voir passivement, qui suspend la vie, qui sépare l'existence de sa puissance d'être, de son autonomie, de sa créativité. Ce qu'il veut : détruire le cinéma en tant que spectacle, marchandise culturelle de masse, aliénation, pour en faire un usage non-spectaculaire. Son premier film, Hurlements en faveur de Sade (1952), réussit génialement ce projet : ce n'est pas un film parmi d'autres ; il détruit la structure spectaculaire ; Debord s'y permet l'irruption de dizaines de minutes d'écrans noirs-silencieux ou blancs-accompagnés de textes lus, qui ramènent le "spectateur" face à lui-même ; il n'est pas un film à contempler mais une situation à vivre. Il casse la relation passive à l'image, provoque. Il s'éprouve collectivement, dans la jubilation ou l'agacement ; il décloisonne, sonne, résonne. Il incite à hurler soi-même, à dormir, à se lever pour aller boire un verre, manger ou faire l'amour, il pousse à parler à son voisin, à penser, se repenser. Il détruit le spectacle et pousse à vivre, dans la réalité. Il crée une situation.

..

La question revient toujours : n'y a-t-il pas danger à répéter l'expérience inaugurale de destruction ? Or après Hurlements en faveur de Sade, Debord filmera Sur le passage de quelques personnes à travers une courte unité de temps (1959), puis Critique de la séparation (1961), La société du spectacle (1973), Réfutation de tous les jugements tant élogieux qu'hostiles qui ont jusqu'ici été portés sur le film « La société du spectacle » (1975) et, pour finir, In girum imus nocte et consumimur igni (1978) ' palindrome latin signifiant : « Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu ». Six films en tout.


Après ce dernier film, qui est un chef d'œuvre de maîtrise cinématographique ' mais qui pour cela même questionne ' il décide de mettre un terme à son activité de cinéaste. Quelques mois plus tard, son ami et protecteur Gerard Lebovici, qui avait acheté une salle pour jouer ses seules oeuvres, est tué dans d'obscures circonstances. Debord décide de retirer tous ses films du marché ; ils ne ressortiront qu'à sa mort, parachevés d'une dernière réalisation, Guy Debord, son art et son temps (1994), un documentaire sur son propre cinéma, destiné à passer à Canal +.



Debord était très conscient des risques qu'il prenait. Il ne voulait pas se complaire dans un « art de la décomposition », comme ses contemporains, mais exigeait pour lui-même de « décomposer l'art » pour rendre la vie à la vie. Réaliser l'art dans la vie quotidienne. Il disait : « Le spectacle de la critique n'est pas la critique du spectacle ». Il n'avait donc pas pour objectif de faire un cinéma critique (comme Godard, Resnais, Duras), mais une critique du cinéma.

Que penser du cinéma de Debord, à la lumière de son dernier film, In girum' ?

Que penser, plus politiquement, de l'expérience cinématographique en général, à la lumière du cinéma debordien ?

De cela, nous pourrons parler lors de la prochaine séance de L'oBservatoire le jeudi 8 novembre chez famille Dittmar. Disons 21 heures.
(Comme d'habitude, ceux qui le souhaitent peuvent venir picknicker plus tôt !)

Moyrand-Dittmar
198, quai de Jemmapes, 75010 Paris
Code B1950 (+ interphone)
01 42 49 15 41


In girum imus nocte et consumimur igni (mars 1978)
Long métrage 105 mn, format 35 mm, noir et blanc.
Ecrit et réalisé par Guy Debord, tourné en 1977, produit par Simar Films.
Musique : François Couperin, Benny Golson.




Bibliographie fondamentale
Grail Marcus, Lipstick traces, une histoire secrète du vingtième siècle (1989), Allia, Paris, 1998 ou Gallimard-Folio, Paris, 2002.

Des liens
- sur Ubuweb, plusieurs films (téléchargeables) et notamment In Girum
- Ici, une transcription du commentaire, en anglais (by Ken Knabb). Du même auteur, un texte introductif aux scénarios de Debord (en français, cette fois).

Suppléments

Trailer de La Société du spectacle (1973)


Critique de la séparation (1961)


Ci-dessous LBJ (1968), le film réalisé par Santiago Alvarez, pamphlet dirigé contre Lyndon Johnson en particulier et la politique américaine en général. Magnifique exemple de satire politique et contrepoint à la cinématographie debordienne. (Magnifique en ceci, que fondé sur la réappropriation des images et le détournement des produits courants de la société de consommation -extraits de Life, de films holywoodiens, etc.-, il est en quelque sorte à la portée du quidam de l'ère numérique, pour peu qu'il soit imaginatif, énergique et déterminé !)




- Guy-Ernest Debord, Gil J. Wolman, "Mode d'emploi du détournement", paru initialement dans Les Lèvres nues, n° 8, mai 1956.
(Repris dans Gil J. Wolman, Défense de mourir, Allia, Paris, 2001, pp. 88-97.[1])

TOUS les esprits un peu avertis de notre temps s'accordent sur cette évidence qu'il est devenu impossible à l'art de se soutenir comme activité supérieure, ou même comme activité de compensation à laquelle on puisse honorablement s'adonner. La cause de ce dépérissement est visiblement l'apparition de forces productives qui nécessitent d'autres rapports de production et une nouvelle pratique de la vie. Dans la phase de guerre civile où nous nous trouvons engagés, et en liaison étroite avec l'orientation que nous découvrirons pour certaines activités supérieures à venir, nous pouvons considérer que tous les moyens d'expression connus vont confluer dans un mouvement général de propagande qui doit embrasser tous les aspects, en perpétuelle interaction, de la réalité sociale.

Sur les formes et la nature même d'une propagande éducative, plusieurs opinions s'affrontent, généralement inspirées par les diverses politiques réformistes actuellement en vogue. Qu'il nous suffise de déclarer que, pour nous, sur le plan culturel comme sur le plan strictement politique, les prémisses de la révolution ne sont pas seulement mûres, elles ont commencé à pourrir. Non seulement le retour en arrière, mais la poursuite des objectifs culturels "actuels", parce qu'ils dépendent en réalité des formations idéologiques d'une société passée qui a prolongé son agonie jusqu'à ce jour, ne peuvent avoir d'efficacité que réactionnaire. L'innovation extrémiste a seule une justification historique.

Dans son ensemble, l'héritage littéraire et artistique de l'humanité doit être utilisé à des fins de propagande partisane. Il s'agit, bien entendu, de passer au-delà de toute idée de scandale. La négation de la conception bourgeoise du génie et de l'art ayant largement fait son temps, les moustaches de la Joconde ne présentent aucun caractère plus intéressant que la première version de cette peinture. Il faut maintenant suivre ce processus jusqu'à la négation de la négation. Bertold Brecht révélant, dans une interview accordée récemment à l'hebdomadaire France-Observateur, qu'il opérait des coupures dans les classiques du théâtre pour en rendre la représentation plus heureusement éducative, est bien plus proche que Duchamp de la conséquence révolutionnaire que nous réclamons. Encore faut-il noter que, dans le cas de Brecht, ces utiles interventions sont tenues dans d'étroites limites par un respect malvenu de la culture, telle que la définit la classe dominante : ce même respect enseigné dans les écoles primaires de la bourgeoisie et dans les journaux des partis ouvriers, qui conduit les municipalités les plus rouges de la banlieue parisienne à réclamer toujours Le Cid aux tournées du T.N.P., de préférence à Mère Courage.

A vrai dire, il faut en finir avec toute notion de propriété personnelle en cette matière. Le surgissement d'autres nécessités rend caduques les réalisations "géniales" précédentes. Elles deviennent des obstacles, de redoutables habitudes. La question n'est pas de savoir si nous sommes ou non portés à les aimer. Nous devons passer outre.

Tous les éléments, pris n'importe où, peuvent faire l'objet de rapprochements nouveaux. Les découvertes de la poésie moderne sur la structure analogique de l'image démontrent qu'entre deux éléments, d'origines aussi étrangères qu'il est possible, un rapport s'établit toujours. S'en tenir au cadre d'un arrangement personnel des mots ne relève que de la convention. L'interférence de deux mondes sentimentaux, la mise en présence de deux expressions indépendantes, dépassent leurs éléments primitifs pour donner une organisation synthétique d'une efficacité supérieure. Tout peut servir.

Il va de soi que l'on peut non seulement corriger une oeuvre ou intéger divers fragments d'oeuvres périmées dans une nouvelle, mais encore changer le sens de ces fragments et truquer de toutes les manières que l'on jugera bonnes ce que les imbéciles s'obstinent à nommer des citations.

De tels procédés parodiques ont été souvent employés pour obtenir des effets comiques. Mais le comique met en scène une contradiction à un état donné, posé comme existant. En la circonstance, l'état de choses littéraire nous parraissant presque aussi étranger que l'âge du renne, la contradiction ne nous fait pas rire. Il faut donc concevoir un stade parodique-sérieux où l'accumulation d'éléments détournés, loin de vouloir susciter l'indignation ou le rire en se référant à la notion d'une oeuvre originale, mais marquant au contraire notre indifférence pour un original vidé de sens et oublié, s'emploierait à rendre un certain sublime.

..

On sait que Lautréamont s'est avancé si loin dans cette voie qu'il se trouve encore partiellement incompris par ses admirateurs les plus affichés. Malgré l'évidence du procédé appliqué dans Poésies, particulièrement sur la base de la morale de Pascal et Vauvenargues, au langage théorique - dans lequel Lautréamont veut faire aboutir les raisonnements, par concentrations successives, à la seule maxime - on s'est étonné des révélations d'un nommé Viroux, voici trois ou quatre ans, qui empêchaient désormais les plus bornés de ne pas reconnaître dans Les Chants de Maldoror un vaste détournement, de Buffon et d'ouvrages d'histoire naturelle entre autres. Que les prosateurs du Figaro, comme ce Viroux lui-même, aient pu y voir une occasion de diminuer Lautréamont, et que d'autres aient cru devoir le défendre en faisant l'éloge de son insolence, voilà qui ne témoigne que de la débilité intellectuelle de vieillards des deux camps, en lutte courtoise. Un mot d'ordre comme "le Plagiat est nécessaire, le progrès l'implique" est encore aussi mal compris, et pour les mêmes raisons, que la phrase fameuse sur la poésie qui "doit être faite par tous".
L'oeuvre de Lautréamont - que son apparition extrêmement prématurée fait encore échapper en grande partie à une critique exacte - mis à part, les tendances au détournement que peut reconnaître une étude de l'expression contemporaine sont pour la plupart inconscientes ou occasionnelles; et, plus que dans la production esthétique finissante, c'est dans l'industrie publicitaire qu'il faudra en chercher les plus beaux exemples.

On peut d'abord définir deux catégories principales pour tous les éléments détournés, et sans discerner si leur mise en présence s'accompagne ou non de corrections introduites dans les originaux. Ce sont les détournements mineurs, et les détournements abusifs.
Le détournement mineur est le détournement d'un élément qui n'a pas d'importance propre et qui tire donc tout son sens de la mise en présence qu'on lui fait subir. Ainsi des coupures de presse, une phrase neutre, la photographie d'un sujet quelconque.
Le détournement abusif, dit aussi détournement de proposition prémonitoire, est au contraire celui dont un élément significatif en soi fait l'objet; élément qui tirera du nouveau rapprochement une portée différente. Un slogan de Saint-Just, une séquence d'Eisenstein par exemple.
Les oeuvres détournées d'une certaine envergure se trouveront donc le plus souvent constituées par une ou plusieurs séries de détournements abusifs-mineurs.


Plusieurs lois sur l'emploi du détournement se peuvent dès à présent établir.
C'est l'élément détourné le plus lointain qui concourt le plus vivement à l'impression d'ensemble, et non les éléments qui déterminent directement la nature de cette impression. Ainsi dans une métagraphie relative à la guerre d'Espagne la phrase au sens le plus nettement révolutionnaire est cette réclame incomplète d'une marque de rouge à lèvres : "les jolies lèvres ont du rouge". Dans une autre métagraphie (Mort de J.H.) cent vingt-cinq petites annonces sur la vente de débits de boissons traduisent un scuicide plus visiblement que les articles de journaux qui le relatent.

Les déformations introduites dans les éléments détournés doivent tendre à se simplifier à l'extrême, la principale force d'un détournement étant fonction directe de sa reconnaissance, consciente ou trouble, par la mémoire. C'est bien connu. Notons seulement que si cette utilisation de la mémoire implique un choix du public préalable à l'usage du détournement, ceci n'est qu'un cas particulier d'une loi générale qui régit aussi bien le détournement que tout autre mode d'action sur le monde. L'idée d'expression dans l'absolu est morte, et il ne survit momentanément qu'une singerie de cette pratique, tant que nosautres ennemis survivent.

Le détournement est d'autant moins opérant qu'il s'approche d'une réplique rationnelle. C'est le cas d'un assez grand nombre de maximes retouchées par Lautréamont. Plus le caractère rationnel de la réplique est apparent, plus elle se confond avec le banal esprit de répartie, pour lequel il s'agit également de faire servir les paroles de l'adversaire contre lui. Ceci n'est naturellement pas limité au langage parlé. C'est dans cet ordre d'idées que nous eûmes à débattre le projet de quelques-uns de nos camarades visant à détourner une affiche antisoviétique de l'organisation fasciste "Paix et Liberté" - qui proclamait, avec vues de drapeaux occidentaux emmêlés, "l'union fait la force" - en y ajoutant la phrase "et les coalitions font la guerre".

Le détournement par simple retournement est toujours le plus immédiat et le moins efficace. Ce qui ne signifie pas qu'il ne puisse avoir un aspect progressif. Par exemple cette appellation pour une statue et un homme : "le Tigre dit Clemenceau". De même la messe noire oppose à la construction d'une ambiance qui se fonde sur une métaphysique donnée, une construction d'ambiance dans le même cadre, en renversant les valeurs, conservées, de cette métaphysique.

Des quatre lois qui viennent d'être énoncées, la première est essentielle et s'applique universellement. Les trois autres ne valent pratiquement que pour des éléments abusifs détournés.


Les premières conséquences apparentes d'une génération du détournement, outre les pouvoirs intrinsèques de propagande qu'il détient, seront la réappropriation d'une foule de mauvais livres; la participation massive d'écrivains ignorés; la différenciation toujours plus poussée des phrases ou des oeuvres plastiques qui se trouveront être à la mode; et surtout une facilité de la production dépassant de très loin, par la quantité, la variété et la qualité, l'écriture automatique d'ennuyeuse mémoire.

Non seulement le détournement conduit à la découverte de nouveaux aspects du talent, mais encore, se heurtant de front à toutes les conventions mondaines et juridiques, il ne peut manquer d'apparaître un puissant instrument culturel au service d'une lutte de classes bien comprise. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie avec laquelle on bat en brêche toutes les murailles de Chine de l'intelligence. Voici un réel moyen d'enseignement artistique prolétarien, la première ébauche d'un communisme littéraire.

Les propositions et les réalisations sur le terrain du détournement se multiplient à volonté. Limitons nous pour le moment à montrer quelques possibilités concrètes à partir des divers secteurs actuels de la communication, étant bien entendu que ces divisions n'ont de valeur qu'en fonction des techniques d'aujourd'hui, et tendent toutes à disparaître au profit de synthèses supérieures, avec les progrès de ces techniques.

Outre les diverses utilisations immédiates des phrases détournées dans les affiches, le disque ou l'émission radiophonique, les deux principales applications de la prose détournée sont l'écriture métagraphique et, dans une moindre mesure, le cadre romanesque habilement perverti.

Le détournement d'une oeuvre romanesque complète est une entreprise d'un assez mince avenir, mais qui pourrait se révéler opérante dans la phase de transition. Un tel détournement gagne à s'accompagner d'illustrations en rapports non-explicites avec le texte. Malgré les difficultés que nous ne nous dissimulons pas, nous croyons qu'il est possible de parvenir à un instructif détournement psychogéographique du Consuelo de George Sand, qui pourrait être relancé, ainsi maquillé, sur le marché littéraire, dissimulé sous un titre anodin comme Grande Banlieue, ou lui-même détourné comme La Patrouille Perdue (il serait bon de réinvestir de la sorte beaucoup de titres de films dont on ne peut plus rien tirer d'autre, faute de s'être emparé des vieilles copies avant leur destruction, ou de celles qui continuent d'abrutir la jeunesse dans les cinémathèques).

L'écriture métagraphique, aussi arriéré que soit par ailleurs le cadre plastique où elle se situe matériellement, présente un plus riche débouché à la prose détournée, comme aux autres objets ou images qui conviennent. On peut en juger par le projet, datant de 1951 et abandonné faute de moyens financiers suffisants, qui envisageait l'arrangement d'un billard électrique de telle sorte que les jeux de ses lumières et le parcours plus ou moins prévisible de ses billes servissent à une interprétation métagraphique-spaciale qui s'intitulerait Des sensations thermiques et des désirs des gens qui passent devant les grilles du musée de Cluny, une heure environ après le coucher du soleil en novembre. Depuis, bien sûr, nous savons qu'un travail situationniste-analytique ne peut progresser scientifiquement par de telles voies. Les moyens cependant restent bons pour des buts moins ambitieux.

..

C'est évidemment dans le cadre cinématographique que le détournement peut atteindre à sa plus grande efficacité, et sans doute, pour ceux que la chose préoccupe, à sa plus grande beauté.

Les pouvoirs du cinéma sont si étendus, et l'absence de coordination de ces pouvoirs si flagrante, que presque tous les films qui dépassent la misérable moyenne peuvent alimenter des polémiques infinies entre divers spectateurs ou critiques professionnels. Ajoutons que seul le conformisme de ces gens les empêche de trouver des charmes aussi prenants et des défauts aussi criants dans les films de dernière catégorie. Pour dissiper un peu cette risible confusion des valeurs, disons que Naissance d'une Nation, de Griffith, est un des films les plus importants de l'histoire du cinéma par la masse des apports nouveaux qu'il représente. D'autre part, c'est un film raciste : il ne mérite donc absolument pas d'être projeté sous sa forme actuelle. Mais son interdiction pure et simple pourrait passer pour regrettable dans le domaine, secondaire mais susceptible d'un meilleur usage, du cinéma. Il vaut bien mieux le détourner dans son ensemble, sans même qu'il soit besoin de toucher au montage, à l'aide d'une bande sonore qui en ferait une puissante dénonciation des horreurs de la guerre impérialiste et des activités du Ku-Klux-Klan qui, comme on sait, se poursuivent à l'heure actuelle aux Etats-Unis.

Un tel détournement, bien modéré, n'est somme toute que l'équivalent moral des restaurations des peintures anciennes dans les musées. Mais la plupart des films ne méritent que d'être démembrés pour composer d'autres oeuvres. Evidemment, cette reconversion de séquences préexistantes n'ira pas sans le concours d'autres éléments : musicaux ou picturaux, aussi bien qu'historiques. Alors que jusqu'à présent tout truquage de l'histoire, au cinéma, s'aligne plus ou moins sur le type de bouffonnerie des reconstitutions de Guitry, on peut faire dire à Robespierre, avant son exécution : "malgré tant d'épreuves, mon expérience et la grandeur de ma tâche me font juger que tout est bien". Si la tragédie grecque, opportunément rajeunie, nous sert en cette occasion à exalter Robespierre, que l'on imagine en retour une séquence du genre néo-réaliste, devant le zinc, par exemple, d'un bar de routiers - un des camionneurs disant sérieusement à un autre : "la morale était dans les livres des philosophes, nous l'avons mise dans le gouvernement des nations". On voit ce que cette rencontre ajoute en rayonnement à la pensée de Maximilien, à celle d'une dictature du prolétariat.


à terre, un court-métrage de slowmotion corp. : le détournement au travail !

La lumière du détournement se propage en ligne droite. Dans la mesure où la nouvelle architecture semble devoir commencer par un stade expérimental baroque, le complexe architectural - que nous concevons comme la construction d'un milieu ambiant dynamique en liaison avec des styles de comportement - utilisera vraisemblablement le détournement des formes architecturales connues, et en tout cas tirera parti, plastiquement et émotionnellement, de toutes sortes d'objets détournés : des grues ou des échafaudages métalliques savamment disposés prenant avantageusement la relève d'une tradition sculpturale défunte. Ceci n'est choquant que pour les pires fanatiques du jardin à la française. On se souvient que, sur ses vieux jours, d'Annunzio, cette pourriture fascisante, possédait dans son parc la proue d'un torpilleur. Ses motifs patriotiques ignorés, ce monnument ne peut qu'apparaître plaisant.

En étendant le détournement jusqu'aux réalisations de l'urbanisme, il ne serait sans doute indifférent à personne que l'on reconstituât minutieusement dans une ville tout un cartier d'une autre. L'existence, qui ne sera jamais trop déroutante, s'en verrait réellement embellie.

Les titres mêmes, comme on l'a déjà vu, sont un élément radical du détournement. Ce fait découle de deux constatations générales qui sont, d'une part, que tous les titres sont interchangeables, et d'autre part qu'ils ont une importance déterminante dans plusieurs disciplines. Tous les romans policiers de la Série Noire se ressemblent intensément, et le seul effort de renouvellement portant sur le titre suffit à leur conserver un public considérable. Dans la musique, un titre exerce toujours une grande influence, et rien ne justifie vraiment son choix. Il ne serait donc pas mauvais d'apporter une ultime correction au titre de la Symphonie héroïque en en faisant, par exemple, une Symphonie Lénine.

Le titre contribue fortement à détourner l'oeuvre, mais une réaction de l'oeuvre sur le titre est inévitable. De sorte que l'on peut faire un usage étendu de titres précis empruntés à des publications scientifiques (Biologie littorale des mers tempérées) ou militaires (Combats de nuit des petites unités d'infanterie) ; et même de beaucoup de phrases relevées dans les illustrés enfantins ("De merveilleux paysages s'offrent à la vue des navigateurs").

Pour finir, il nous faut citer brièvement quelques aspects de ce que nous nommerons l'ultra-détournement, c'est-à-dire les tendances du détournement à s'appliquer dans la vie sociale quotidienne. Les gestes et les mots peuvent être chargés d'autres sens, et l'ont été constamment à travers l'histoire, pour des raisons pratiques. Les sociétés secrètes de l'ancienne Chine disposaient d'un grand raffinement de signes de reconnaissance, englobant la plupart des attitudes mondaines (manière de disposer des tasses ; de boire ; citations de poèmes arrêtées à des moments convenus). Le besoin d'une langue secrète, de mots de passe, est inséparable d'une tendance au jeu. L'idée-limite est que n'importe quel signe, n'importe quel vocable, est susceptible d'être converti en autre chose, voire en son contraire. Les insurgés royalistes de la Vendée, parce qu'affublés de l'immonde effigie du coeur de Jésus, s'appelaient l'Armée Rouge. Dans le domaine pourtant limité de la politique, cette expression a été complètement détournée en un siècle.

Outre le langage, il est possible de détourner par la même méthode le vêtement, avec toute l'importance affective qu'il recèle. Là aussi, nous trouvons la notion de déguisement en liaison étroite avec le jeu. Enfin, quand on en arrive à construire des situations, but final de toute notre activité, il sera loisible à tout un chacun de détourner des situations entières en en changeant délibérément telle ou telle condition déterminante.


Les procédés que nous avons sommairement traités ici ne sont pas présentés comme une intention qui nous serait propre, mais au contraire comme une pratique assez communément répandue que nous nous proposons de systématiser.
La théorie du détournement par elle-même ne nous intéresse guère. Mais nous la trouvons liée à presque tous les aspects constructifs de la période de transition présituationniste. Son enrichissement, par la pratique, apparaît donc comme nécessaire.
Nous remettons à plus tard le développement de ces thèses."

Guy-Ernest Debord, Gil J Wolman


..

Notes

[1] Je calque sur cette parution l'édition du texte. Pour faciliter une lecture ciblée du texte, je place en gras quelques mots clés. (A.L.)

 
retour à l'accueil
Commentaires
1.   Arno  -  jeudi 1 novembre 2007 20:26

Il me revient tout à coup - à lire la citation de Debord placée en tête de message par Guénaël- que slowmotion corp. avait détourné le film "société du spectacle".

Et que cela avait produit un petit objet singulier, désormais disponible à cette adresse :

http://www.simpleappareil.org/telechargement/slowmotion.corp-societe.du.spectacle.zip

Bonne projection,
Arno.

 
2.   Arno  -  lundi 12 novembre 2007 09:19
Bonsoir à tous, message précipité... Face aux mécontentements et aux objurgations exprimés par plusieurs personnes ayant participé à la séance consacrée à "In Girum..." la semaine passée, s'indignant notamment de l'absence d'un "véritable" débat ou de l'insuffisance des explications post-projection, je propose à ceux qui le souhaitent une sorte de réunion réparatoire. Vive l'indignation - je m'y range de bon coeur ! Cette réunion aura tout d'une expérience ou d'une tentative, ses formes sont largement imprécises. Mais disons qu'elle pourrait s'ordonner autour d'une revision partielle du film, selon les désirs et les questions les plus vivement exprimées par la communauté. Il me semble nécessaire de surfer sur la vague de l'émotion et de la colère : ce sommet interprétatif doit donc se tenir rapidement, par exemple lundi soir, par exemple chez moi (parce que j'ai un écran télé à substituer au projecteur manquant...) Vous comprendrez donc qu'une réponse rapide est exigée de votre part ! à vos mails dès lundi matin ! (Ou par téléphone : 09 50 68 74 60) Arno
 
3.   CIA  -  jeudi 29 mai 2008 00:15

Bonjour,
Puisque vous aimez le cinéma, j'ai fais un film, Entre sabres et goupillons, visible ici :
www.zalea.org/spip.php?ar...
Bon visonnage !

 
4.   remake  -  jeudi 1 mars 2012 21:15



On trouve en P2P un Remake de "La Société du Spectacle"

emule, amule et autres EDK: ci dessous lien ed2k
ed2k://|file|La%20Société%20du%20Spectacle%20(premier%20remake)%20-%20%20Guy%20Debord.avi|76356862|4781F218F1E8E97C08DCA6797DFDB28B|/

ed2k://|file|La%20Société%20du%20Spectacle%20remake%20Guy%20Debord.flv.avi|51136371|70A4CA5B2256F9A491F187864FD98543|/

 
 
 
 
Ajouter un commentaire



 
Trackbacks

Aucun trackback.

Les trackbacks pour ce billet sont fermés.