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Jusqu'au bout du monde (Nanook of the north)



"My interest in films, from then on, grew." Robert Flaherty

"Nous, les Russes, avons appris davantage de Nanook of the North que de tout autre film étranger. Nous l'avons usé à force de l'étudier. Ce fut, d'une certaine façon, nos débuts." Serguei Eisenstein (à Robert Lewis Taylor du New Yorker)[1]


En 1910, Robert J. Flaherty (1884-1951) part explorer la côte est de la Baie d'Hudson (nord du Canada), pour le compte d'un constructeur de chemin de fer. Il découvre la vie des Esquimaux.
Entre 1910 et 1912, il entreprend deux explorations qui lui permettent de cartographier la région, de photographier et de lier des relations avec les indigènes.
En 1913, son commanditaire lui suggère d'emmener une caméra (une Bell and Howell, pour les amateurs). Lors de l'expédition suivante, il tourne quelque chose comme 17 heures de rushes, en marge de ses prétextes officiels. "My interest in films, from then on, grew."
A son retour, alors qu'il a amorcé le travail de montage, Flaherty oublie (par inadvertance comme souvent quand on oublie) un mégôt dans ces bandes, qui enflamme le négatif nitrate. Il ne reste de ces premiers films qu'une copie positive. Plus tard, Flaherty a précisé que ce malheur n'en était pas un, tant la qualité des rushes était douteuse et le montage rendu difficile par son amateurisme.



Finalement, Flaherty trouve dans le fourreur français Revillon un mécène qui lui permet de repartir filmer. En 1920, il gagne à nouveau la Baie d'Hudson : cette fois il s'agit explicitement de tourner un film. Son séjour durera 16 mois. C'est ce film que nous verrons ce soir : la vie de l'Esquimau Nanook et de sa famille, la lutte contre les éléments impitoyables, et pour nous, une forme assez radicale (mais pas absolue -et en un sens c'est ce qui fait problème avec de film) d'altérité. Film "ethnologique", réalisé par un scientifique de formation, tournant d'abord de manière amateure sur son terrain d'exploration, Nanook of the north. A story of life and love in the actual Arctic est généralement présenté comme le premier documentaire de l'histoire[2] (ce qui évidemment n'a pas grand intérêt mais soulève de passionnantes questions : quid des "enregistrements" Lumières ?).





Comme dit André Bazin, Nanook, malgré son grand âge, "supporte encore admirablement l'épreuve". Le critique avance "les qualités majeures du genre : une authencité poétique qui n'a pas vieilli"[3]. Je ne me prononcerais pas sur "l'authencité poétique", si ce n'est pour reformuler l'hypothèse et prétendre que Nanook, le film, est sauvé par ses images -ce sont elles qui, contre tout attente, n'ont pas vieilli. Et en cela on peut légitimement parler de documentaire, dans le sens le plus noble du terme. Les images parviennent (par leur charge "auratique" -caractère des seules véritables "documents") à absenter la lourdeur humaniste du propos, l'ethnologie naïve, la construction narrative ou dramatique, le (nécessaire) travail de reconstitution, les projections phantasmatiques du filmeur-monteur Flaherty. Le film suinte quelque chose d'infiniment précieux, qui a à voir avec le temps, le grain des choses et la survivance des êtres à travers l'enregistrement mécanique[4]. Pensez au tout premier plan sur l'étendue artique, où l'eau et la glace luisent sous un ciel plombé.



C'est ce regard là, attentif aux images surtout, et à leur magie[5], qu'on tentera de conserver jeudi soir. C'est donc tant mieux si le film est muet !

Rendez-vous chez Antoine jeudi 30 août, 21 heures au plus tard ! Ceux qui souhaitent picniquer viennent plus tôt !
8, Allée d'Andrézieux, Paris 18è.
code : 15A93. 8ème étage.
01 42 57 70 61


Pour finir, je cède la parole à Deleuze (Cours sur le cinéma, à Vincennes, mars 1982).
(Le propos se retrouve dans le tome 1 L'Image-mouvement du livre sur le Cinéma, Minuit, 1983, aux pages 199 et s.)

Ici, une transcription de l'enregistrement.






Liens
Capital, le texte rédigé par Robert J. Flaherty "How I Filmed Nanook of the North" (1922) ; disponible ici.

Sur Flaherty :
Chez ''Senses of cinema''
Sur "Cinemaweb", "By Dennis Doros (1998)"
et au même endroit, une page de liens.
Plus, et à bien des égards capital, un entretien du réalisateur Richard Leacock qui fut l'opérateur de Flaherty

Sur le film :
un article précieux sur le "Site du cinéphile", par Michel Marques.
et un autre sur "Film de culte" : une histoire succinte du documentaire, par Guillaume Massart.




sur Imdb :
Nanook of the North (1922)
Also known as: Nanouk l'Esquimau (France)

Director: Robert J. Flaherty
Writers: Frances H. Flaherty (idea) & Robert J. Flaherty
Release Date: 11 June 1922 (USA)
Genre: Documentary more
Tagline: A story of life and love in the actual Arctic.
Documents one year in the life of Nanook, an Eskimo (Inuit) and his family. Describes the trading, hunting...

Complete credited cast:
Allakariallak ... Nanook (as Nanook)
Nyla ... Herself (Nanook's wife, the smiling one)
Cunayou ... Herself (Nanook's wife)
Allee ... Himself (Nanook's son)
Allegoo ... Himself (Nanook's son)

79 min
USA / France
Black and White
Aspect Ratio:1.33 :
Silent





Notes

[1] cité à cette adresse http://www.filmdeculte.com/coupdeprojo/histoiredudocumentaire.php

[2] En réalité le terme "documentary" a bien été appliqué pour la première fois à un film de Flaherty, par Grierson, mais il s'agissait du travail suivant, Moana, réalisé en 1926 chez les Samoans : le sous-titre en dit long sur la qualité "documentaire" du film : A Romance of the Golden Age.

[3] André Bazin, « Le Cinéma et l'exploration » (1954), in Qu'est-ce que le cinéma ? (1958), Paris, éditions du Cerf, 1975, 2002 (quatorzième édition), pp. 25-34, ici p. 25.

[4] Il faudrait en savoir plus sur la disparition de Nanook, le personnage cette fois -un carton au début du film explique qu'il est mort de faim dans les années qui ont suivit le tournage, lors d'une chasse. Ce même carton explique que Nanook, auparavant, a tourné longtemps autour du campement de Flaherty, une fois le tournage réalisé, suppliant le cinéaste de continuer l'aventure. Bref, tout se passe comme si Nanook ne s'était jamais remis de sa rencontre avec le cinéma et les images - Flaherty avait pris le soin d'apporter de quoi projeter les rushes aux esquimaux, pour qu'ils se voient à l'écran. La situation m'évoque irrésistiblement les héros de Jusqu'au bout du monde de Wenders, qui découvrant leurs images oniriques sur de petits écrans à cristaux liquides, ne s'en remettent pas et errent jusqu'à l'épuisement, jusqu'à mourir de faim, dans le désert aborigène. Ambiguïté des images : Nanook, l'un des premiers êtres documentés, est aussi l'un des premiers morts du cinéma ; il s'est fait voler son âme, et pourtant il est devenu, à travers le film de Flaherty et sa légende, immortel.

[5] Il y a certainement un remontage à faire qui, tout en conservant le déroulé initial des images, effacerait les cartons, au profit de sous-titres qui reprendraient le témoignage de Flaherty sur son tournage -voir dans les liens le texte "Comment j'ai filmé Nanook".

 
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Commentaires
1.   ANTUCA  -  dimanche 5 avril 2009 03:13

JE VIENT DE VOIR UN REPORTAGE SUR TV 5 ET CET HOMME EST UN SALAUD.

 
 
 
 
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