Un mot rapide pour signaler une séance musicale, séance de circonstance puisque fortement conditionnée par un récent voyage en Turquie.
Un film réalisé par Fatih Akin, cinéaste allemand d'origine turque, récemment lauréat de l'ours d'or à Berlin pour son film Head-on (2004).

Crossing the brige - the sound of Istanbul, ou la découverte du patchwork musical "stambouliote".



Ou comment un musicien allemand, Alexandre Hacke, bassiste du crew underground Einstürzende Neubaten (dont certains membres sont d'anciens Bads Seeds, le groupe de Nick Cave - c'est compliqué, mais le métissage est précisément l'une des dimensions du film) se dépayse et explore la nouvelle géographie urbaine.

Crossing the brige - the sound of Istanbul, c'est jeudi 30 novembre.







Ci-joint une interview du cinéaste, contemporaine du film (merci allo-ciné)







Rencontre avec Fatih Akin
Interview - lundi 11 juillet 2005

Ours d'Or du Festival de Berlin 2004 avec le long-métrage Head-on, membre du Jury du Festival de Cannes en 2005, le jeune cinéaste allemand Fatih Akin dévoile ce mercredi dans les salles françaises le documentaire Crossing the bridge - the sound of Istanbul. Un périple passionnant sur le quotidien des gens d'Istanbul à travers la diversité de la vie musicale de cette métropole entre Orient et Occident.

AlloCiné : En regardant "Crossing the bridge", qui regroupe tellement d'influences musicales, on se demande tout de suite quel a été votre parcours musical personnel...

Fatih Akin : Il a été très simple, sans doute moins riche que vous l'imaginez, bien loin de la diversité musicale du film. J'ai commencé à écouter de la musique très jeune. Comme tous les gamins à l'école, j'ai commencé à enregistrer des morceaux à la radio. Le premier album que j'ai acheté, c'était en 1986, j'avais douze ans, c'était Parade de Prince. Pour moi, musicalement parlant, tout est parti de Prince. Tout m'intéressait chez lui, sa musique, son attitude. Et aujourd'hui encore, je l'écoute Prince avec la même passion ! Ensuite, j'ai suivi le mouvement, j'ai été élevé à MTV ! J'ai essayé d'écouter de tout. J'ai dépensé beaucoup d'argent dans la musique. La musique turque, je l'ai découverte un peu plus tard, parce que franchement, je la détestais lorsque j'étais avec mes parents et qu'ils l'écoutaient ! (rires) Et puis durant le tournage de Crossing the bridge, grâce auquel j'ai pu écouter des heures et des heures de musiques différentes, je suis particulièrement tombé sous le charme du jazz turque.

Comment l'idée de parler de la scène musicale d'Istanbul au travers d'un documentaire vous est-elle venue ?
L'idée de me plonger dans la vie musicale de cette ville m'est venue durant le tournage de mon précédent film, Head-on. Mon ami Alexander Hacke, bassiste du groupe de rock Einsstürzende Neubaten, produisait certains passages musicaux du film, et je me suis rendu compte, sur le moment, que la communication qui s'établissait entre nous n'était pas le fruit d'une langue, que cela soit l'allemand, le turc ou l'anglais. Je me suis aperçu que lorsque nous communiquions véritablement, c'était grace à la musique. J'ai trouvé ça très intéressant, tout comme la manière dont il produisait la musique avait quelque chose de très cinématographique. J'ai alors discuté avec lui, sur le fait que nous pourrions prolonger notre collaboration de manière musicale. Et nous avons trouvé qu'il serait passionnant d'aller dans les entrailles d'Istanbul, la ville de mes origines, que découvrir sa musique nous permettrait de percer ses secrets.

Comment s'est passé votre collaboration avec Alexander Hacke ?
Je connais Alexander depuis dix ans. C'est un ami. Il y a toujours eu un lien entre lui et moi, car l'un des membres de ma société de production est le manager de son groupe. Alexander fait donc partie de la famille, en quelque sorte. Travailler avec lui est fantastique, c'est très enrichissant. Il connaît tellement de choses en musique. Dans tous les styles de musiques. C'est pour cela que c'est un type capable aussi bien de produire des passages classiques et très traditionnels que du punk ou du hip-hop. Pour le définir, je dirais que c'est un virtuose.

Il est celui qui, dans "Crossing the bridge", capte toutes les ambiances musicales d'Istanbul. Pour capter le son de la ville, il utilise une technique d'enregistrement très particulière, et même unique en son genre : le "street recording"...
C'est une technique qui vous donne la possibilité d'effecteur un enregistrement où que vous soyez. Avec elle, vous n'amenez pas des musiciens dans un studio, c'est comme si vous ameniez un studio chez les musiciens. En donnant cette impression, le "street recording" vous donne la possibilité de créer une atmosphère propice à un enregistrement de qualité. Ensuite, il vous permet vraiment de capter le moment : il n'enregistre pas seulement des musiciens qui jouent, mais toutes les atmosphères autour de cette prestation en live. Je suis persuadé que chaque endroit dans lequel vous captez des moments de musique live, une rue, un bateau, a quelque chose de secret à vous révéler sur les musiciens et leur musique. Le "street recording" parvient à retranscrire cela. Enfin, cette technique possède la particularité d'avoir trois récepteurs intégrés dans les magnétophones, formant un système très complexe. A l'aide d'une télécommande, vous pouvez changer de récepteur quand vous le désirez et ainsi concentrer l'enregistrement sur des atmosphères particulières du moment de vie musicale qui est enregistré. Ces récepteurs sont un miracle. Le "street recording" est un miracle pour capter l'ambiance musicale, et au-delà l'ambiance générale, d'un endroit.

Alexander Hacke s'efface très vite derrière la vie musicale d'Istanbul, qui devient la vraie héroïne du film...
On a parlé de cela avec Alexander Hacke. Je voulais qu'il soit dans le film, car je voulais qu'il y ait quelqu'un, au début, pour guider le spectateur dans ce voyage. Et à mes yeux, c'était important que cette personne soit un musicien. Ce que j'aimais, c'était en effet qu'il s'efface, qu'il se perde dans les dédales d'Istanbul, dans ses différents courants musicaux, et qu'il nous entraîne dans cette perte. J'espère que le spectateur se sentira perdu comme Alexander s'est senti perdu et que, comme il l'a lui-même ressenti, cette perte de repères va s'accompagner de découvertes.

Au début du film, un habitant d'Istanbul dit la phrase suivante : "Istanbul n'a jamais pu choisir entre les musiques traditionneles turques et Pink Floyd." Comment décrire la musique d'Istanbul ?
Je crois que durant les dix dernières années, Istanbul a découvert que la question n'était pas d'être ou de ne pas être européen, d'Ouest ou d'Est, fan de Pink Floyd ou d'une musique traditionnelle turque... Ils ont découvert, depuis dix ans, qu'il fallait mixer toutes les influences et créer quelque chose de nouveau. Et c'est ce qui est arrivé : Istanbul est vraiment devenu, et c'est ce que Crossing the bridge raconte, un "melting point" musical, un carrefour d'influences qui a abouti a un genre musical nouveau. Le film, s'il parle de musique, est aussi un portrait social, qui montre à quoi les habitants d'Istanbul ressemblent, à quoi ils pensent. La musique n'est que la clé de ce portrait. Le film nous dit beaucoup sur les gens d'Istanbul, sur leur identité. Une identité qui était déchirée en deux et dont ils ont compris, durant les dix dernières années, qu'elle ne pourrait fonctionner qu'en un seul et même morceau, fruit de la rencontre de diverses influences et cultures.
Propos recueillis par Clément Cuyer le 22 juin 2005 (allociné)



Fatih Akin, Crossing the bridge - the sound of Istanbul (2005) 1h 30, en divix, sous-titré anglais.