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Politique du film 1_ Auteurs politiques

Loin du Viêt-nam


« Il ne s'agit pas d'envahir le Viêt-nam par notre générosité, mais de nous laisser envahir par lui ».

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Imaginez un film qui compterait au générique Alain Resnais, Agnès Varda, William Klein, Joris Ivens, Claude Lelouch, Jean-Luc Godard, Chris Marker...
Imaginez que ce film ne soit pas tout à fait un film à sketches (pas tout à fait)...
Imaginez que ce film rassemble plusieurs dizaines de collaborateurs, réalisateurs, techniciens, mais aussi des photographes, des écrivains, des journalistes...
Imaginez un film, conçu sur un mode délibératif et collectif, qui se voudrait loin loin de la politique des auteurs... (se voudrait)...
Un film fait comme on n'avait jamais fait de films...
Imaginez un peu...
Ce film serait le film culte, la signature zénitale ou l'acte de maturité du cinéma moderne (français), le signe de l'affermissement des consciences par l'engagement politique, après des années d'adolescence badine et libertaire... (profitez-en pour réfléchir aux noms qui manquent)
Imaginez...

Ce film existe.
Fin 1966, plusieurs appels, venus des universités parisiennes, Nanterre en tête, et de l'ONG « Un milliard pour le Viêt-nam », sont lancés aux cinéastes, restés jusque-là très en retrait. Il leur faut un film qui témoignerait pour le Viêt-nam.
Chris Marker est à la jonction de ces appels. Il réunit d'abord quelques uns de ses amis, puis des techniciens par dizaines, et la rumeur fait le reste : au final, ce sont deux cents personnes qui vont se mobiliser et travailler ensemble à Loin du Viêt-nam pendant tout le premier semestre 1967 (et tout s'arrête : Resnais par exemple suspend le tournage de Je t'aime, Je t'aime).
La révolution est dans les têtes (et le Viêt-nam n'est qu'une occurrence supplémentaire de la lutte des classes, les riches opprimant les pauvres) et dans les méthodes : des auteurs décidés à s'entendre, des réal devenus perchmen, des monteurs opérant au son, selon les besoins, l'inversion des rôles comme au carnaval, le palabre et la discussion, le bénévolat, un paradis de cinéma spontané et réactif.
Le film veut réagir à chaud, c'est déjà un ciné-tract. Loin du Viêt-nam invente le cinéma collectif militant de l'après Mai 68 et ses multiples fusées (Slon pour Marker, Le Groupe Dziga Vertov pour Godard) où les noms vont disparaître vraiment de l'affiche, et pour un bon moment.

Il n'aura manqué qu'une seule chose à Loin du Viêt-nam : une diffusion aussi originale que sa conception. Sorti « comme un Godard », le film ne va pas trouver le large écho que présupposait le projet (rien moins que lever les foules pour peser sur le retrait américain du Viêt-nam). Les extrêmes de droite (« Occident ») vont « intervenir » lors des séances parisiennes, proférer les menaces qui vont décourager les distributeurs professionnels, et priver la province du film. A l'étranger, aux EU notamment, le film, pourtant bien perçu lors de la première new-yorkaise, va être descendu par la presse pour anti-américanisme primaire.

Film maudit, film peu vu, Loin du Viêt-nam va plonger dans l'oubli.
Film de combat, film de circonstance, il aura fallu des années, d'autres invasions, pour qu'il ressorte des cartons ; des années pour que ses enjeux formels et « méthodologiques » retrouvent une évidence.

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Son échec relatif (et combien d'années de guerre supplémentaires au Viêt-nam ?) ne doit pas non plus faire oublier ce qu'a été ce film -ce que devrait être tout film : une aventure.

« J'ai un trop beau souvenir de ces cafés de l'aube après des nuits blanches de montage, ce tourbillon d'insomnies, d'énergies, d'initiatives, de remises en question de la façon de travailler et quelquefois de vivre (tout cela annonçant très exactement Mai 68 - que personne paraît-il n'avait vu venir...) pour l'échanger contre une petite gloriole personnelle. Et réduire cette aventure à l'ouvrage d'un chef d'orchestre clandestin serait passer à côté de l'originalité profonde de ce film » (Télérama, n° 2486, septembre 1997).

Trente ans plus tard, Chris Marker (dont l'histoire dit qu'il a été un peu plus que la cheville ouvrière du film, le canalisateur indispensable) en parle encore en tremblant !

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Loin du Viêt-nam, c'est ce jeudi 22 juin 2006 chez Antoine, à 21h
8 Allée d'Andrezieu, Paris 18ème (37049, Gouvernaire, 8e et.).
Ce sera en vidéo : ma copie est détestable, copie de copies (mes excuses). Du coup si quelqu'un peut mettre la main sur une bande propre, il sera le héros du jour... (dites moi ! )

Arno

Loin du Viêt-nam (1967) 1h55/ 35mm/ couleur / Prod. SLON.



Pour les fans et pour édification, je joins la retranscription de la séquence mise en scène par Resnais qui montre les hésitations et la « mauvaise conscience » d'un bobo des sixties, Claude Ridder, « gauchiste mais pas révolutionnaire » (texte de C.Marker et J.Sternberg).

"Claude Ridder", séquence réalisée par Alain Resnais. 27ème minute.

Sujet : un écrivain doit faire l'analyse de L'Escalade de Herman Kahn. (Il achète le livre chez Maspero)
« C'est un personnage déchiré, et il l'avoue. C'est donc un personnage imaginaire. Et bien que personne ne risque de se reconnaître en lui, il nous a paru nécessaire d'écouter, pour un moment, contradictoire, pathétique et à sa façon honnête, la voix de la mauvaise conscience, c'est-à-dire de la mauvaise foi.

-Tu ressembles vraiment à une chouette.
C'est la première guerre de l'histoire que tout le monde peut voir en même temps. Personne n'a vu une guerre d'aussi près, tout le temps, au moment où elle se fait. Personne ne peut dire "si j'avais su". Maintenant, ils savent, ils voient. (...) Les bombes font de vrais morts, les balles font de vrais trous.
(...) Et puis quoi ! la pitié, la peur... Ca se passe dans un meuble, pas au Viêt-nam, pas dans la tête, pas dans la rue, dans un meuble. On ne peut pas avoir peur d'un meuble. (...) "Information". Tu sais à quoi elle amène ce genre d'information ? "Encore le Viêt-nam ! ".
Tiens pendant la Guerre du Pacifique, il y a eu un plan de choc, un japonais brûlé au lance-flamme qui tendait la main vers la caméra. A Manille, je crois. Un vrai symbole, toute l'horreur de la guerre ! Depuis, on n'a pas cessé de le voir. Les monteurs le connaissent tellement bien, qu'ils lui ont trouvé un petit nom gentil, ils l'appellent Gustave. Il a servi toutes les causes, ce brave. (...) Il a représenté successivement l'impérialisme japonais victime de sa folie, les peuples asiatiques victimes de l'impérialisme blanc, et l'homme éternel victime de la guerre éternelle. Comme il est nu, en flamme, il raccorde toujours. On dit : "tiens, encore Gustave ! "

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On peut toujours montrer les massacres, aux gens, avec l'idée que ça les guérira de la guerre. Mais on n'arrête pas d'en montrer. On les confond tous, on a l'impression que c'est le même plan, mis en boucle, qu'on nous présente tous les soirs depuis vingt ans. Et ça n'arrête rien du tout.
C'est facile, une guerre, tu peux pas savoir comme c'est facile. Ca demande juste un peu d'attention au début. S'arranger pour encadrer un groupe de jeunes gars jusqu'au premier mort. Après ça roule tout seul. On se bat plus pour des idées, on a un copain à venger. "Parce que vous n'allez pas dire qu'ils ne me l'ont pas buter mon copain, les fumiers ! " Finis les sables mouvants, on est sur du solide à présent. On ne fait plus la guerre, on fait la vendetta. Dix millions de frères, l'arme à la main pour venger leur frère assassiné, leur soeur violée. On ne fait pas de politique, non ! c'est la vendetta, c'est le crime passionnel, c'est l'acquittement assuré.

Tiens, toi, moi. (...) Tu es en danger quelque part. (...) Un type là, qui sait où tu es, qui pourrait le dire. (...) Il ne veut pas le dire, il la boucle. Il a ta vie, ta liberté, coincée dans sa machoire, coincée dans sa sale petite tête close. Et je suis là en face, avec tout mon respect des hommes et tout mon assortiment de principes. Et je sais qu'en lui cognant sur sa sale petite tête close, j'en ferai sortir ta liberté, ou ta vie.
Et je hais la torture, j'ai signé des textes contre la torture. Et je sais qu'en lui faisant mal, je peux arrêter le mal qu'on te fait à toi. Alors ? qu'est-ce que je fais ? tu peux me le dire, ce que je fais. Remarque je ne me suis jamais retrouvé dans une situation comme ça... l'inverse, oui ! alors j'ai toujours mes principes. Et c'est une chance que j'ai eu, rien de plus. Je juge les autres au nom d'une chance.
Je suis parti au Maquis sans me poser de questions. Les Allemands, c'étaient des monstres, pas de problème ! viscéral ! Je ressens encore une sorte de panique animale quand j'entends parler l'allemand. Et puis, je me souviens des derniers jours, quand tout d'un coup, au détour d'un petit village, nous sommes tombés sur une division blindée américaine. Les jeeps, le matériel lourd (...) Surtout qu'ils nous restaient plus une seule balle. Braves américains, je leur dois la vie. Je les aimerai toujours. Jusqu'à la fin des temps, je continuerai à tuer les allemands, et à aimer les américains.
Sauf que les Américains sont les Allemands des Viêt-namiens. Tout se complique. (...)

Faut choisir... Le Viêt-nam, c'est parfait, tout le monde est pour le Viêt-nam. Je connais un endroit où on donne des déjeuners Viêt-nam. (...) Seulement à ma connaissance, il n'y a pas de bols de dattes pour le yéménite. Et pourtant, pauvre yéménite ! Et les Kurdes ? on les délaisse un peu les kurdes ! Et les soudanais ? 50000 morts en moins d'un an, et qui ça trouble, ça, hein ? C'est comme les cours de la bourse, le Viêt-nam est coté au plus haut, le soudanais au plus bas, et le kurde est un peu mou.
Vous dites que vous êtes du côté des victimes. Mais c'est pas vrai. Vous les choisissez vos victimes. Vous avez des victimes à la mode. Celles qui vous arrangent. Personne ne peut porter toutes les morts injustes, c'est pas humain. Mais si on se met à regarder pourquoi celles-ci, pas celles-là, leurs revenus annuels, la couleur de leur peau, on commence à trouver de drôles de choses, en soi, au fond de soi. Une ségrégation des morts. Une lutte de classes des morts.
Alors, le Viêt-nam, là, c'est l'unanimité, c'est la bonne conscience retrouvée, c'est la joie, le droit, la liberté. Parce que le Viêt-nam, c'est les américains, et les américains, c'est des affreux, des pas comme nous, des pas cultivés, des tyrans, des colonialistes...
40 millions d'anti-colonialistes en France... On s'en était pas tellement aperçu pendant l'Algérie, mais nous avons fait des progrès gigantesques, alors les américains, on ne se gène pas pour leur dire ce qu'on en pense (...). En même temps, les investissements américains en France, atteignent deux milliards de dollars, mais aucun rapport. (...)

Tu sais le pire, ma petite chouette, c'est que ça m'arrange que ce soit comme ça, c'est que c'est parfait ! ça me donne le droit de traîner tout le monde dans la boue, plus moi, et d'être bon, sensible et généreux tout seul. "Les salauds de la droite, les cons de la gauche... regardez... pas de danger, ça bouge pas..." (...) Regarde les américains au Viêt-nam, ils envoient les nègres et les paysans, les étudiants ont leur sursis. Résultat les étudiants s'offrent le luxe de protester. Et la Grande Société, elle, elle s'offre le luxe d'avoir des étudiants qui protestent. C'est impeccable, c'est un concerto, tout le monde tient sa partition.
Tu sais pourquoi je me mets à les détester ces américains... parce qu'ils commencent à en faire trop. Ils en font tellement que ça se met à bouger... Ils avaient établis la règle du jeu, et tout le monde jouait leur jeu. Et c'était tellement con qu'ils s'en sont pas aperçus et ce sont eux qui sont en train de la changer, la règle du jeu. ça pouvait durer indéfiniment, l'influence, la coexistence, et ce sont eux qui vont nous empêcher de jouer.
J'étais bien au chaud, moi, dans ma confusion. (...) Y avait du pour du contre, du yin du yang, mais on vivait quand même mieux qu'il y a cent ans ! Et puis avec le progrès technique, les problèmes ne se posent plus de la même façon... (...) Nouvelle génération de directeurs, libérée des préjugés, sachant parler aux ouvriers ni comme à des esclaves, ni comme à des copains, comme à des associés. Parfaitement : "associés, à des niveaux différents, dans la même entreprise de prospérité". On discute, on négocie, on associe. Et puis Crac ! voilà grand-père qui devient dingue, et qui se met à tirer sur les grévistes à coup de tromblon. Consternation. (...) Du coup, tout est plus clair.

Si j'étais révolutionnaire, au lieu d'être de gauche, je suppose que je jubilerais. Je dirais bravo, ils se démasquent (...). Effacé Budapest. On a fait peur à une génération avec les massacres révolutionnaires, mais maintenant c'est vu, on a vu, quand les contre-révolutionnaires s'y mettent, pardon, ils sont doués ! on avait un peu oublié ça, par ici, depuis Monsieur Thiers.
Les Allemands, c'étaient des Allemands. Qu'ils soient fascistes, ça n'avait rien d'étonnant. Pour un peu on aurait dit que c'était parce qu'ils étaient allemands, qu'ils étaient fascistes. Mais voilà ! les américains, des gens convenables, démocrates en diable, tous les ouvriers ont des bagnoles, et pacifiques. "La violence, c'est les autres, la guerre c'est les autres. Et ils ont été obligé de la faire, pour les aider les autres" (...). Leur paix, c'était de la guerre en conserve, fade l'idylle ! et ça débarque, et ça bombarde, et ça napalme, et ça tortionne, et ça pourrit. Et tout le monde déguste, les militaires, les femmes, les enfants, les arbres, les bestiaux, le Nord, le Sud (...) Et le monde entier regarde dans les vomissements, et commence à comprendre. Il y a de quoi jubiler je vous dis.

Et bien moi, je ne jubile pas. Je n'ai qu'une vie, ils n'ont qu'une vie. Il faudrait que je sois drôlement sûr de savoir donner la mienne pour avoir le droit de les applaudir quand ils donnent la leur. Autrement ça ressemble trop aux imbéciles du dimanche assis dans leur stade : "Allez le Viêt-nam ! ". Alors, là je bloque, je veux pas comprendre. C'est comme si le Viêt-nam était devenu autre chose qu'un pays, autre chose même qu'un symbole, une expérience. Et qu'entre ceux qui attendent qu'elle réussisse et entre ceux qui attendent qu'elle rate, ils s'était établi une espèce de complicité monstrueuse pour qu'elle dure. Et là-dessus, c'est vrai, je me bouche les yeux, et je me bouche les oreilles. Parce que si ça veut dire quelque chose, c'est justement que ça dure. Que tout dure ! qu'il n'y a de fin à rien, ni à la guerre, ni à la cruauté, ni à la violence ! à rien.

Qu'est-ce qui voulaient les cons qui m'ont filé ce bouquin, j'sais même pas lire le journal. Dès que ça raisonne, dès que ça explique, j'entends plus rien. (...) Tout ce que j'entends c'est le cri. J'sais pas comment vous faîtes, j'sais pas comment on peut négocier avec le cri. Je ne sais pas ce qu'on peut faire d'autre que de creuser comme une bête à la recherche de l'endroit et du moment où on cessera de l'entendre ne serait-ce qu'une minute. (...)
J'ai rien à dire. Je vais venir près de toi, et je vais te parler d'un pays qui n'est pas le Viêt-nam. D'un pays qui n'existe pas. (...) Je ne sais plus rien. Je vais leur dire que j'ai peur, que j'ai froid. Que je les aime tous, que je les hais. Que nous allons tous mourir, que nous aimons vivre. J'sais plus, je sais rien, j'écrirai rien."

 
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Commentaires
1.   pier paolo  -  vendredi 11 août 2006 01:10

pendant ce temps pasolini filmait "Porcherie"...

 
 
 
 
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