"Oh, je n'étais pas touché. J'étais fasciné".
Joseph Conrad, Au Cœur des ténèbres, in Œuvres Complètes, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", Paris, Gallimard, tome II, 1985, p. 139.


"Il a vu ce qu'était la mort, il l'a vu lorsqu'il était chez les Cimmériens, à la bouche d'enfer, il l'a vu aussi auprès des Sirènes qui chantaient sa gloire, depuis leur ilôt entouré de charognes. Calypso lui offre donc la non-mort et l'éternelle jeunesse, mais il y a un prix à payer pour que cette métamorphose soit accomplie. Le prix à payer, c'est qu'il reste là, qu'il oublie sa patrie. De plus, s'il demeure auprès de Calypso, il va y rester caché, et donc cesser d'être lui-même, c'est-à-dire Ulysse, le héros du retour."
Jean-Pierre Vernant, L'Univers, les Dieux, les Hommes, Paris, p. 144.




Hi, folk's

je me proposais d'organiser un petit visionnage d'Apocalypse Now, version divix originale, avec sous-titres anglais (bon je sais c'est un peu ridicule mais ça aide pas mal et tout le monde devrait comprendre -sauf Piero).
Les alcolos pensent à se fournir par eux-mêmes, les gros estomacs font ce qu'ils estiment nécessaire (je n'ai que 4 assiettes, que ce soit tenu pour dit).
Waitin for you (et parlez moi de désir)...





Synopsis
Cloîtré dans une chambre d'hôtel de Saïgon, le jeune capitaine Willard, mal rasé et imbibé d'alcool, est sorti de sa prostration par une convocation de l'état-major américain. Le général Corman lui confie une mission qui doit rester secrète : éliminer le colonel Kurtz, un militaire aux méthodes quelque peu expéditives et qui sévit au-delà de la frontière cambodgienne.



Réalisé par Francis Ford Coppola
Avec Martin Sheen, Marlon Brando, Frederic Forrest
Durée : 3h 22min.
Année de production : 1979. Ici version Redux (2001);
22 ans après la palme d'or d'Apocalypse Now, Francis Ford Coppola reprend son mastodonte. Rebaptisé Apocalypse Now Redux ("rallongée" en latin), la version définitive est plus longue de 53 minutes. Contraint à l'époque de réduire son film, il avait en tête une épopée beaucoup plus longue que celle présentée au public en 1979.





Notes pour un travail inachevé
(novembre 2003)

31,5 Millions $ Palme d'or Cannes 1979 (avec le Tambour de Schlöndorf) ; 2 Oscars + César du meilleur film étranger. Adaptation d'Au Cœur des Ténèbres de Conrad. Ce sera le titre du Making-off d'Eleanor Coppola (intéressant en ce que cela signale le brouillage entre les fictions - le livre/ le film- et la réalité d'un tournage désastreux)

Succession de catastrophes : Ouragan, qui emporte le décor ; crise cardiaque de l'interprète principal (cachée à la production par Coppola qui a peur de voir le tournage s'arrêter) ; Brando en amateur ; drogues ; Selon pls témoins, Coppola devient de plus en plus mégalo et paranoïaque au fur et à mesure du tournage ; assistance technique par le régime de Marcos (hélicos, piloté par des pilotes inconnus, qui disparaissent pour des opérations de ratissages ds la jungle).
Coppola engage son argent personnel, menace plusieurs fois de se suicider, y laisse 40 kg.
-> 6 semaines de tournage prévu, 16 mois au final de mars 1976 à août 1977. Philipines.
-> 3 ans de montage.
Apocalypse Now est un documentaire grimé sur son propre tournage, son mouvement catastrophique. (à partir de là, on peut commencer à réfléchir.)

Ce n'est pas un film de guerre (pour preuve, on n'a jamais vu autant de militaires se poser autant de questions). Il n'y a pas a strictement parler de héros (l'acteur principal est presque mort, la voix-off ce n'est même pas la sienne mais celle de son frère Joe Esteves ) - ce n'est pas le moteur de l'Action, de l'événement.
Ce n'est surtout pas un film sur le VietNam (il n'y a pas beaucoup de vietnamiens, et s'il y en a c'est un décor, rarement un adversaire -or le film de guerre standard suppose que soit traité l'adversaire, c'est un ressort).

Alors qu'est-ce que c'est ?

  • C'est un film sur la traversée (Elegie de la Traversée).

Le voilà le héros véritable : le fleuve (comme dans le roman d'origine). 1/Le fleuve qui est essentiellement une ligne de temps, mais une ligne inversée qui ramène à l'origine et à la barbarie des premiers temps, à la sauvagerie initiale (une anamnèse et cette dimension du fleuve comme occasion de mémoire, c'est ds le roman). Le film a donc alors un trajet régressif.

p. 88 "La remontée du fleuve, c'était une remontée aux premiers commencements du monde, au temps où la végétation se déchainait sur la terre, où les grands arbres étaient rois. Un fleuve vide, un vaste silence, une forêt impénétrable". + p. 89. Conrad.


Rem : Thin Red Line aborde également cette question de l'origine, mais le traitement est complètement différent, ce n'est pas un retour à la Barbarie, c'est un retour un peu beat aux éléments (l'eau, la lumière, l'air, la terre). 2/ Ce qu'on traverse, c'est toujours le pays des morts, c'est donc un voyage au pays de la mort. Cf. l'archétype de la traversée qui est le voyage d'Ulysse dans l'Adès (+ barque de Charon).

  • C'est aussi un film sur la fascination. Pour quoi ?

-Kurtz en contre-jour, ou pris dans la pénombre = comme le Kurtz du roman (p. 109, ds édition Pléiade) : c'est avant tout une voix, le pouvoir de la parole (sa capacité à fasciner). Le film signifie ça très concrétement : la première "apparition" de Kurtz, c'est sa voix, c'est l'enregistrement audio. cf. Chez les sirènes :

"Elles s'adressent à Ulysse qui les entend, lui disant : "Ulysse, toi, si célèbre, tant vanté, viens. On va tout te dire. Tu seras beaucoup plus savant, tu sauras la vérité si tu nous écoutes." Ulysse tente de se détacher mais il avait donné consigne à ses marins de le serrer davantage encore s'il gigotait, ce qu'ils font pour qu'il ne puisse plus bouger. Ils prennent les rames et ils partent. Mais que lui ont-elles révélé ? Elles laissent entendre, en chantant, ce que Mnémosunè, Mémoire, révèle à l'aède, ce qui est, ce qui a été et ce qui sera, tout le cours du temps des humains qui se déroule avec les exploits des héros, et elles vont sans doute révéler à Ulysse ce qu'il est lui-même, ses aventures, ses conduites héroïques, son voyage, en quelque sorte son destin. Et lui, il aurait voulu continuer à entendre ce chant. Mais tous ceux qui ont cédé à cette tentation de séduction et d'un savoir qui n'est pas permis à l'homme, sont autour de l'île, sur le rivage, sur les prés en fleurs, mais ce sont leurs cadavres, leurs chairs en train de se décomposer et que mangent les oiseaux. En même temps que les Sirènes vont révéler au marin vivant qui passe devant elles les secrets qu'il veut connaître, elles vont lui apporter une mort qui sera ignominieuse, le contraire de la belle mort." Jean-Pierre Vernant, La Mort héroïque chez les Grecs (retranscription d'une conférence donnée à Nantes), Nantes, Plein Feux, 2001, p. 32

On retrouve cette structure là ds le film : la fascination (celle d'Ulysse pour le chant -la voix de Kurtz ), l'écoute (attentive : il ne s'agit pas seulement d'entendre mais de résorber la fascination, la parole attendue doit combler l'attente, venir à bout du désir et l'emplir -de mots, de sens, de réponse). C'est bien un voyage ds la mémoire, vers la mémoire, vers le sens, c'est une remontée initiatique (par la fascination).
Demeure la question de la sortie, du retour à la vie... Willard, s'en sort-il ou finit-il mangé par les oiseaux de la mémoire ? A-t-il compris qu'il fallait terminer le chant ? Qu'il fallait tuer la Sirène, briser le joug de la fascination pour que tout simplement la vie continue ? Que c'était Kurtz ou lui ? (Willard est attaché, comme Ulysse à son mât, par sa mission. Son recours face à l'ombre, à l'horreur, c'est l'ordre finalement). Car :

"Ulysse, c'est l'homme de la remembrance, prêt à accepter toutes les épreuves, toutes les souffrances pour réaliser son destin, qui est d'avoir été jeté aux frontières de l'humain et d'avoir pu, d'avoir su, d'avoir toujours voulu revenir et se retrouver lui-même." Jean-Pierre Vernant, L'Univers, les Dieux, les Hommes, Paris.

+ régression à la Loi (la fascination est limitée et coupée court par la pure et simple application de l'ordre, le retour à l'ordre, contre l'Hubris). (cf. Dérapage de la figure de la réussite militaire la plus académique, en une figure de l'hubris)



- Est-ce qu'il y a un paradigme : Sheen (figure de l'ordre) / Brando (Hubris) ?

cf. "Ulysse au bout du voyage, arrivant à la bouche des Enfers, à la limite du monde, au-delà de l'Océan, fait venir les morts ; alors la "crainte verte" le saisit lorsqu'il voit monter la masse des ombres ; elles sont sans visage, sans voix ... ; il y a une sorte de brouhaha affreux, inaudible. Et il vient à l'idée d'Ulysse qu'il pourrait devenir, lui aussi, une ombre inconsistante. ... Achille apparaît, il boit le sang du bélier qui lui permet, un court instant, de redevenir conscient et de parler avec Ulysse. Ulysse est le contraire d'Achille. Achille est l'homme de la vie courte et de la mort glorieuse, Ulysse est l'homme du retour chez lui, de la longue vie avec sa femme, de la fidélité à lui-même, à Ithaque, à Penelope, à sa propre vie". Jean-Pierre Vernant, La Mort héroïque chez les Grecs.

Ca c'est pour l'éventualité d'un paradigme, très flou (Willard reprend le masque (de camouflage) de Kurtz), et pourtant on sent bien qu'il y a une différence irréductible, celle qu'il y a entre la lucidité/la conscience/ la mesure et la Folie/Instinct/Hubris). Il y a un paradigme, une opposition des figures, mais contrarié (comme si l'opposition n'était pas ontologique mais dans les suites, les implications concédées à une situation, comme si l'opposition était plus une question de caractère, de temps consommé, qu'une différence fondamentale).

- Le moment ds Colonie Française = Ulysse chez Calypso.

"Il est en dehors de l'espace, en dehors du temps. Chaque jour est semblable à l'autre. ... Dans un temps où il ne se passe rien, où rien ne survient et il n'y a pas d'événement, chaque jour est identique aux autres. Ulysse est hors du monde, hors du temps chez Calypso. ... Elle est aussi, comme son nom Calypso l'indique, qui vient du verbe grec Kaluptein, "cacher", celle qui est cachée dans un espace en dehors de tout et aussi celle qui cache Ulysse à tous les regards". Jean-Pierre Vernant, L'Univers, les Dieux, les Hommes, Paris.


- Il y a un côté passage des portes successives (on avance de plus en plus ds l'horreur), un côté "apocalypse" = les sceaux.


Ici, quelques manipulations et remontages, en bout à bout :